Les racines de la crise pédiatrique au Québec

Un taux d’occupation de 85 % permet aux hôpitaux — adultes et pédiatriques — de fonctionner de façon sécuritaire, précise l’auteur.
Photo: Armando Franca La Presse canadienne Un taux d’occupation de 85 % permet aux hôpitaux — adultes et pédiatriques — de fonctionner de façon sécuritaire, précise l’auteur.

La rubrique Point de vue accueille une nouvelle plume. L’auteur est pédiatre urgentiste et professeur adjoint à la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université McGill. Il s’implique dans le collectif Soignons la justice sociale et a écrit le livre primé Plus aucun enfant autochtone arraché. Pour en finir avec le colonialisme médical canadien (Lux Éditeur, 2021).

« La situation aux urgences pédiatriques devient de plus en plus dangereuse. J’ai peur de faire des erreurs qui auront des conséquences néfastes sur les enfants. » L’angoisse qui m’est confiée par cette infirmière d’expérience est palpable.

La population prend connaissance de la grave crise qui mine les soins de santé pour les enfants à travers le pays depuis quelques semaines. Cependant, les racines sont bien plus profondes et ne datent pas d’hier. Au Québec, cette crise découle de l’état chronique de surcapacité dans les hôpitaux pédiatriques depuis la levée brusque et draconienne, au printemps, des mesures de protection pandémique. Cela a exacerbé les facteurs structurels : un système public lui-même rendu malade par la gestion et les restructurations des gouvernements successifs au mépris de la santé communautaire et populationnelle (virage ambulatoire du PQ, hausses exorbitantes des salaires des médecins et la « réforme Barrette » du PLQ, etc.).

Ajoutons à cela l’usure de deux ans et demi de pandémie subie par le personnel de la santé (se soucie-t-on encore du bien-être des « anges gardiens » ?), qui s’ajoute à l’épuisement prépandémique répandu à travers le réseau. En rentrant pour un quart, j’ai demandé à un infirmier exténué comment ça allait. Sa réponse : « Pas si pire pour un quart en janvier. » Le hic ? On était en juin. Au moment où nous avons plus que jamais besoin de soignants en santé, il y a un manque cruel d’effectifs. Nous ne pouvons pas offrir des soins dignes si nous n’avons pas des conditions de travail dignes.

En mai dernier, mon équipe devait prendre soin d’une vingtaine d’enfants dans notre zone d’observation et dans nos salles de réanimation. Une charge assez lourde pour un quart de nuit, au printemps, en partie à cause du manque de lits sur les étages. Mais nous étions malheureusement devenus habitués à ce basculement dangereux vers une « nouvelle normalité » inacceptable.

Une soixantaine d’enfants et leurs familles patientaient dans la salle d’attente des heures durant. Parmi eux, un enfant dans un état critique qui est allé aux soins intensifs in extremis. Que serait-il arrivé s’il avait attendu quelques heures de plus ? Si nous n’étions pas intervenus à temps ? Ces questions — ces « si » — me hantent encore à ce jour.

Ce cas mériterait normalement une analyse approfondie pour identifier les causes sous-jacentes afin d’assurer que de tels scénarios ne se reproduisent pas. Dans le contexte actuel où le système est en train de s’effondrer, l’analyse de cet « événement sentinelle » n’a pas pu être faite.

Heureusement, une série de facteurs fortuits m’ont permis d’évaluer cet enfant avant qu’un drame plus grave ne se produise. Mais les facteurs fortuits ne peuvent pas assurer des soins de santé dignes et sécuritaires. Si la situation perdure, on ne pourra pas feindre la surprise quand un décès pédiatrique évitable fera les manchettes.

Rappelons qu’un taux d’occupation de 85 % permet aux hôpitaux — adultes et pédiatriques — de fonctionner de façon sécuritaire. On roule à 150 % ou 200 % depuis des mois (c’est bien pire pour certains hôpitaux adultes). Il n’y a pas de tampon pour les cas graves et les pics d’achalandage. Cela diminue drastiquement les chances d’identifier rapidement un cas rare, mais critique aux urgences : trouver cette aiguille dans une botte de foin devient plus difficile quand la botte de foin prend des dimensions insurmontables.

En mai, nous étions déjà plusieurs à être inquiets que la situation allait s’aggraver si on adoptait une approche attentiste. Tenant compte des limites d’un système de santé déjà éprouvé, les efforts pour renforcer l’accès aux services de première ligne devaient absolument être couplés à ceux pour diminuer la transmission virale.

Pourtant, le gouvernement de la CAQ n’a pas formulé de directives claires à cet effet. Encourager le port du masque dans les espaces clos et achalandés aurait pu nous donner un peu de répit. Dans un contexte électoral, les autorités semblaient plutôt espérer que la tempête virale allait s’estomper si on l’ignorait assez longtemps.

La pensée magique n’est pas efficace en santé publique : la tempête virale a pris plus de force. Tout au long de l’été, plusieurs collègues d’expérience me confiaient qu’ils n’avaient jamais travaillé aussi fort dans leur vie.

Et nous voilà, en plein automne, avec une vague d’hospitalisations portée par un véritable « tsunami d’infection virale respiratoire » (VRS, influenza, SRAS-CoV-2) qui cause un « désastre » sorti d’un « film d’horreur » aux urgences pédiatriques. Le système pédiatrique québécois ne tient que par un fil. C’est assez catastrophique et sans précédent. Le Dr Esli Osmanlliu, urgentologue pédiatrique, a fait un parallèle lucide mais déconcertant : « C’est notre mars 2020 en pédiatrie. »

Il est improbable qu’une vague de décès évitables de l’ampleur de celle qui a frappé les aînés ait lieu en pédiatrie. Toutefois, appliquons le principe de précaution dès maintenant. Après tout, nous faisons face à un agent pathogène assez méconnu qui nous réserve encore des surprises, y compris dans sa phase soi-disant « endémique ». Nous devrions appliquer la « superposition » des protections de santé publique qui ont prouvé leur efficacité. La vaccination et le port du masque dans les espaces clos achalandés, y compris dans les écoles, aideront à protéger nos enfants et notre système de santé.

Cependant, les masques ne sont pas une solution à long terme : même après cette pandémie, c’est l’optimisation de la ventilation dans les écoles qui permettra à nos jeunes d’y étudier et de socialiser de façon sécuritaire.

La seule façon de passer à travers cette épreuve collectivement est d’assurer que personne ne soit laissé-pour-compte. Malheureusement, ni la santé publique ni le gouvernement provincial n’ont créé des conditions sociales pour favoriser une telle approche durant cette dernière crise. Et c’est là que le bât blesse : ce sont nos enfants qui en font les frais.

Demain : SOS, solidarité pour contrer la crise pédiatrique

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