Le mouvement canadien des femmes doit évoluer

«Si nous n’adoptons pas une approche féministe transnationale, nous risquons de perpétuer une culture coloniale qui exige des pratiques de sauveurs blancs», écrivent les autrices.
Photo: Christophe Ena Associated Press «Si nous n’adoptons pas une approche féministe transnationale, nous risquons de perpétuer une culture coloniale qui exige des pratiques de sauveurs blancs», écrivent les autrices.

Pendant le mouvement abolitionniste et antiesclavagiste, des images de femmes blanches ont été utilisées pour représenter toutes les femmes, même si la lutte pour les droits des femmes n’était pas un combat unique et unifié. Angela Davis, militante politique et universitaire américaine, a soutenu que les femmes racialisées et de la classe ouvrière étaient exclues des mouvements de défense des droits menés par les femmes blanches.

Elle a noté que l’idéologie évolutive de la féminité au XIXe siècle présentait les femmes blanches comme les sauveuses luttant pour les questions relatives à toutes les femmes, tandis que les femmes racialisées étaient effacées. En fin de compte, les féministes blanches perpétuaient exactement la même oppression sur les femmes racialisées que celle qu’elle subissait des hommes.

Le mouvement canadien des femmes et la représentation de la féminité au Canada ne font pas exception. Elle est définie par la classe sociale des femmes blanches, aptes, instruites, chrétiennes et anglo-saxonnes. Il en résulte une représentation déformée des diverses expériences vécues par les femmes, ce qui contribue à les amener à se concentrer sur des questions qui reflètent leur propre expérience commune de femmes blanches privilégiées.

Au Canada, comme dans de nombreuses autres nations coloniales, les féministes ont toujours voulu avoir une part du pouvoir politique et économique des hommes. Elles voulaient une place au sein du système existant, alors que la lutte des femmes d’autres identités intersectionnelles consistait à combattre l’oppresseur et non pas à s’asseoir à sa table.

La prédominance des femmes blanches dans le mouvement canadien des femmes est évidente lorsqu’on examine les questions auxquelles il accorde la priorité. Le mouvement a été largement silencieux, par exemple, sur des questions canadiennes telles que la stérilisation forcée des femmes noires et autochtones. Il n’y a pas eu de protestations de masse de la part du mouvement féministe dominant pour dénoncer la violence envers les femmes et les filles autochtones, ou pour soutenir tous ces parents d’enfants aux tombes non marquées trouvées à proximité des pensionnats.

Il n’y a pas eu de plaidoyer national pour mettre fin à la violence croissante contre toutes les femmes, un fléau qui a été exacerbé pendant la pandémie de COVID-19. Il n’y a pas eu de manifestations massives à l’échelle du Canada pour soutenir les communautés BIPOC (pour Black, Indigenous and people of color, traduit en français par PANDC, pour personnes autochtones, noires et de couleur) dans leur lutte contre les barrières systématiques ou contre les cultures sexistes au sein de nos sports nationaux. Qu’est-ce que cela nous apprend sur le féminisme canadien ?

Les Canadiens ont l’habitude de dénoncer les mauvais traitements infligés aux femmes dans d’autres pays, mais ils changent rarement leur fusil d’épaule pour s’attaquer à l’oppression des Canadiennes. Les féministes canadiennes doivent évidemment soutenir leurs soeurs du monde entier. Mais elles ont encore un long chemin à parcourir avant de pouvoir commencer à prescrire des solutions, surtout si elles le font par le biais d’une mentalité du « sauveur blanc » et d’un rejet des priorités des femmes racialisées.

Le « white saviorism » (le phénomène du sauveur blanc) trouve ses racines dans le passé colonial du Canada — après tout, le système des pensionnats était considéré comme un moyen de « sauver » les enfants autochtones.

Mais cette mentalité de « sauveur » fait également partie de la culture de suprématie des hommes blancs. Elle a entravé l’égalité des femmes en effaçant et en réduisant au silence les voix des personnes marginalisées et en isolant celles qui ne correspondent pas à l’image de la femme idéale : libérale, blanche, chrétienne, hétéro, apte et éduquée. De même que le colonialisme a créé différentes catégories raciales parmi les citoyens et que la blancheur est un symbole de réussite et une identité souhaitable en ce qui concerne les pratiques économiques et culturelles, se faire sauveur est un statut à atteindre.

En se concentrant sur des questions qui répondent aux besoins des personnes blanches privilégiées, par exemple, comment mener à bien une carrière professionnelle comme les hommes, puisque les problèmes plus complexes et structuraux sont effacés ou minimisés ? Cela inclut divers débats sur l’autonomisation (« empowerment » en anglais) qui blâment les femmes elles-mêmes de ne pas réussir, ou encore qui victimisent les femmes voilées sans admettre que la culture blanche est aussi problématique, car elle est fixée sur le regard masculin, la sexualisation et l’objectivation du corps féminin, qui alimentent la culture du viol.

Un programme féministe semble être uniquement l’objectif de ministères du gouvernement canadien comme les Affaires mondiales, le premier à appliquer une politique étrangère ouvertement féministe. Nous ne voyons pas la même approche au Patrimoine canadien ou dans les ministères et agences sociales ou agricoles. Pourtant, le sexisme, le racisme et toute autre forme de discrimination s’opèrent dans toutes les sphères de la société, d’où le terme « discrimination systémique ».

Pensons, par exemple, aux camps miniers canadiens qui regorgent d’histoires de proxénètes, ou aux immigrantes agricoles, qui viennent, loin de leur famille et seules, aider aux récoltes canadiennes, mais qui ont besoin de soutien, et que dire de la santé des femmes, sous-étudiée et sous-traitée ? Tous les ministères ont besoin d’une vision féministe inclusive.

Ici et à l’étranger, le Canada pourrait s’efforcer de reconnaître la discrimination systémique et intersectionnelle, tout en encourageant et en soutenant d’autres femmes dans les pays étrangers. Par ailleurs, une perspective féministe transnationale lutterait pour les droits des femmes au-delà des frontières nationales et travaillerait en collaboration avec des femmes d’autres pays. Le féminisme transnational prendrait en compte les questions de genre, de langue, d’impérialisme, de colonialisme, d’économie, de droits de la personne et de la femme, de race et de nationalisme. Il exige une analyse des expériences au sein et à travers de multiples régions, ainsi que leurs interdépendances.

Si nous n’adoptons pas une approche féministe transnationale, nous risquons de perpétuer une culture coloniale qui exige des pratiques de sauveurs blancs. Cela signifie que nous participerions activement, bien qu’à notre insu, à la reproduction des barrières systémiques pour les femmes au Canada et dans le monde.

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