Sortir l’éducation de la myopie électoraliste 

« Vous devrez d’abord penser l’éducation québécoise bien au-delà d’un mandat de quatre ans et de la prochaine élection », écrit l’auteur.
Martin Bureau Agence France-Presse « Vous devrez d’abord penser l’éducation québécoise bien au-delà d’un mandat de quatre ans et de la prochaine élection », écrit l’auteur.

Je suis chercheur et enseignant en sociologie de l’éducation depuis mon retour d’études à Paris en 1965. J’ai donc connu et suivi 33 ministres de l’Éducation depuis Paul Gérin-Lajoie. Ces états de service à la cause de l’éducation, exceptionnels à bien des égards, m’autorisent à vous proposer un jeu de rôle dans lequel je suis premier ministre et je vous confie le mandat de l’Éducation. Mais à certaines conditions.

Vous devrez d’abord penser l’éducation québécoise bien au-delà d’un mandat de quatre ans et de la prochaine élection. Jusqu’à présent, tous ces ministres, sauf M. Gérin-Lajoie, ont souffert plus ou moins gravement de ce que j’appelle la myopie électoraliste, un mal qui se caractérise par des petits pas mal assurés empêchant de voir plus loin que la prochaine élection.

À cela s’ajoute, dans votre cas, le fait que vous avez manifesté dans des situations sensibles une certaine impulsivité qui s’accommode mal de la réflexion profonde sur laquelle on peut construire un projet durable. Pour pouvoir vous engager dans des projets à long terme, vous aurez donc à lutter contre deux espèces de myopies, l’une inhérente à une certaine culture parlementaire, l’autre davantage reliée, semble-t-il, à votre personnalité, et que j’appellerais myopie de tempérament.

Je vous confierai donc deux mandats. Premièrement, vous aurez à construire et à mettre en place une véritable école fondamentale comme il en existe dans les pays scandinaves, en Finlande et sans doute ailleurs dans le monde. Deuxièmement, vous devrez entreprendre la difficile tâche d’assurer la reconsidération sociale de la profession enseignante pour qu’elle devienne, pour les jeunes Québécois et Québécoises, une profession enviable et recherchée à l’égal des professions les plus prestigieuses.

Par définition, une véritable école fondamentale (EF) n’a que faire d’une école à filières sélectives et discriminatoires ainsi que d’une école qui est un club privé pour gosses de riches comme le sont trop d’écoles québécoises. L’EF met à la disposition de tous, et ce, pour les neuf premières années de scolarité, un tronc commun d’enseignements et d’activités éducatives, un socle défini socialement comme comportant les ressources nécessaires à l’atteinte d’une capacité de porter et de défendre la dignité humaine tout au long de la vie, ainsi que de parvenir à une citoyenneté pleine et entière sans égard à ses origines et à sa place dans l’espace social.

Tout le monde a accès à ce tronc commun ; ce qui peut varier, c’est le temps que mettra chacun à l’acquérir, et comment. Le groupe-classe de l’EF est constitué sur une base hétérogène, favorisant ainsi l’expérience des diversités et des solidarités sociales, les plus forts étant invités à aider les plus faibles. Ce qui, la méta-analyse de Laurier Fortin l’a bien démontré, est loin de nuire à leur propre avancement.

Dans l’EF, pas d’évaluation chiffrée avant la septième année de scolarité. Par la suite, si on utilise l’évaluation chiffrée, c’est essentiellement pour permettre à l’élève de comprendre le sens de sa propre évolution et non pour le comparer à ses pairs. Un régime de véritables options couronne cette scolarité obligatoire de neuf ans. Ces options ont un caractère essentiellement exploratoire et visent uniquement à familiariser l’élève avec divers champs de l’activité humaine. Elles ne peuvent en aucun cas constituer des prérequis ou des préalables d’admission aux paliers subséquents ou à la formation professionnelle.

En ce qui a trait au deuxième mandat, celui d’assurer une revalorisation sociale de la profession enseignante, je m’en tiendrai ici à deux ou trois mesures, reportant de plus amples considérations sur le sujet. Ce plus tard, c’est un rendez-vous discret dans un café tranquille de votre choix que je sollicite du fait que, comme sociologue de l’éducation et en raison de mon âge, j’appartiens à la courte liste des gens qui ont connu et suivi tous les ministres de l’Éducation.

Premièrement, en raison même du jeu perfide de la cote « R », l’enseignement est trop souvent un deuxième et un troisième choix, quand ce n’est pas carrément une orientation par relégation. « Ta cote R n’est pas assez haute, alors tu es relégué à une orientation moins exigeante. » Il faut donc de toute urgence relever la cote R des programmes de formation en enseignement au plus haut niveau, celui des orientations qui ont actuellement la cote auprès des jeunes.

Deuxièmement, tout candidat à l’admission à un programme de formation en enseignement devra avoir dans son dossier de candidature un portfolio d’expériences et d’activités éducatives de toutes sortes dont le poids sur la décision devrait être aussi important que le rendement scolaire proprement dit. Ce qui aurait pour effet de mettre à la disposition des enseignants un premier contingent d’aides-éducateurs.

Troisièmement, comme l’enseignement est un art et non une science, je donnerais plus d’importance à la formation pratique. Moitié théorique, moitié pratique s’inspirant de la formule du compagnonnage. Ce qui aurait pour effet de mettre à la disposition des enseignants l’aide d’un deuxième contingent d’apprentis enseignants.

Pour préparer ce rendez-vous que je sollicite avec confiance, je vous suggère de parcourir Le goût d’apprendre : une valeur à partager (PUL, 2017), dans lequel je reviens sur tout ce qui pourrait faire l’objet de votre nouveau mandat.

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