Éthique et esthétique de la chair

Intrinsèquement politique, la chair, lorsqu’elle est associée à diverses communautés culturelles, s’exprime de la manière dont nous nous comprenons nous-mêmes, mais aussi à partir de comment nous sommes perçus par les différentes instances de pouvoir.
Photomontage: Le Devoir Intrinsèquement politique, la chair, lorsqu’elle est associée à diverses communautés culturelles, s’exprime de la manière dont nous nous comprenons nous-mêmes, mais aussi à partir de comment nous sommes perçus par les différentes instances de pouvoir.

Dans son livre posthume Les aveux de la chair (Gallimard, 2013), Michel Foucault (1926-1984) analyse ce qu’il en est de la sexualité au sein du christianisme naissant. Faisant suite aux ouvrages publiés de son vivant — La volonté de savoir (1976), L’usage des plaisirs et Le souci de soi (Gallimard, 1984) —, ce quatrième tome concerne le corps sexué. Amorcée au XVIIIe siècle, sous l’optique de ce qu’il a qualifié le « biopouvoir », cette étude du corps s’est déplacée, avec les second et troisième tomes, vers les philosophes et médecins de l’Antiquité gréco-romaine, et finalement vers l’approche religieuse des Pères de l’Église.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version d’un texte paru dans la revue ESPACE art actuel, automne 2022, no 132.

Dans ce dernier ouvrage, l’expérience de la chair sera soumise à l’abstinence, à la virginité et au mariage. Dans ce contexte philosophico-théologique, le rapport à la chair a beau être le lieu de plusieurs interdits, il demeure constitutif, selon Foucault, de notre être-sujet. Comme « mode d’expérience, de connaissance et de transformation de soi par soi », la chair participe de notre subjectivité associée à notre corps sensible.

L’étymologie latine du mot « chair » — carnem — signifie viande, composante prédominante du corps humain ou animal, essentiellement constituée de tissus musculaires recouverts par la peau. Mais la notion de chair renvoie aussi à la couleur de la peau, laquelle n’est certes pas unique, mais d’une infinie variété de teintes. De plus, dans certaines expressions, elle fait référence à l’aspect physique d’une personne. La chair n’est donc pas seulement mienne, elle s’identifie à celle d’autres personnes ou groupes d’individus.

Selon les principes du biopouvoir, le corps vivant, celui qui correspond à la chair, est souvent soumis à des formes de contrôle, sinon de soumission. C’est le cas dans un contexte religieux, mais aussi lorsqu’il s’agit de race, de genre ou de diverses minorités. L’oeuvre Cette chair (2017), de l’artiste d’origine haïtienne Stanley Février, en est un exemple. Cette sculpture, qui fait partie de la collection du Musée national des beaux-arts du Québec, reproduit le corps de l’artiste grandeur nature. Faite de plâtre, elle le montre vêtu d’un simple sous-vêtement. Il est à genoux, les bras soulevés, comme s’il était menacé. Recouverte de peinture blanche, l’oeuvre suggère la négation de son épiderme naturel au nom d’une couleur symbolisant la culture dominante.

C’est dans cet esprit que le dossier de ce numéro, coordonné par Didier Morelli, rend compte de la problématique de la chair. Comme « compréhension matérielle et sensible de l’être », celle-ci ne se vit pas sous le mode de l’ascèse. Intrinsèquement politique, la chair, lorsqu’elle est associée à diverses communautés culturelles, s’exprime de la manière dont nous nous comprenons nous-mêmes, mais aussi à partir de comment nous sommes perçus par les différentes instances de pouvoir.

Dans ce dossier, le texte d’Itay Sapir, historien de l’art, spécialiste de l’art européen du XVe au XVIIe siècle, souligne l’aspect charnel du corps à partir de certaines oeuvres de l’artiste vénitien Titien (v. 1488-1576). Bien que ce fabuleux artiste ait peint aussi des toiles en lien avec des thèmes religieux, ses tableaux inspirés des Métamorphoses d’Ovide (43 av. J.-C.-17 ap. J.-C.) sont une ode à la chair féminine présentée, au dire de Sapir, sous l’angle d’une vision sexiste de la chair et de la violence faite au corps féminin.

Dans le domaine de l’expression artistique, il faudra attendre l’avènement de l’art contemporain pour rendre compte de l’exploration de la chair dans un contexte d’affirmation politique. Plusieurs artistes, notamment d’origine autochtone comme Ursula Johnson ou Sarah Maloney, interprètent le corps vivant « comme un site permettant de faire enquête sur le colonialisme, le racisme et le sexisme ».

Longtemps considérée au sein du christianisme comme une « puissance d’inclination spontanée au mal », la chair est aussi un potentiel d’affirmation de soi. Par conséquent, les sacrifices proposés par les Pères de l’Église ne sont pas toujours la meilleure solution pour se « transformer soi-même ». Bien que la religion chrétienne ait accordé un statut ontologique à la chair, offrant par la même occasion la possibilité de la représenter sous forme d’images artistiques, jamais ce statut ne devait l’éloigner d’un encadrement moral soumis à la répression.

Dès lors, l’esthétique de la chair déployée au sein de l’art contemporain se transmet cette fois sous de multiples approches où le salut ne provient plus de règles prescrites par un idéal de pureté, mais plutôt par notre volonté de faire de nos vies une expérience de soi en relation avec les autres. Poussée à l’extrême, cette expérience se présente parfois dans ce qu’il y a de plus obscène. Devant un pouvoir religieux ou politique autoritaire, certains artistes, dont le militant travesti d’origine chilienne Hija de Perra (1980-2014), font de leur propre chair une oeuvre de résistance. Une résistance qui se concentre sur des actions nécessitant une esthétique excessive couplée à une éthique de la libération des désirs.

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