Faire affaire en Chine, à ses risques et périls

Le premier ministre Jean Chrétien prononce un discours sur les droits de l’homme à l’Université de Tsinghua à Beijing, en novembre 1998.
Photo: Fred Chartrand Archives La Presse canadienne Le premier ministre Jean Chrétien prononce un discours sur les droits de l’homme à l’Université de Tsinghua à Beijing, en novembre 1998.

L’auteur a été conseiller politique du ministre du Commerce international dans le gouvernement Harper de 2011 à 2015. Il est aujourd’hui consultant et conférencier dans plusieurs universités sur le commerce et les affaires internationales.

Lorsque Stephen Harper était premier ministre, il n’était pas rare que Jean Chrétien sorte de son devoir de réserve pour vanter son bilan avec la Chine et ainsi faire contraste avec le gouvernement conservateur de 2006 à 2015.

Pour la fameuse mission commerciale « Équipe Canada » de novembre 1994, M. Chrétien avait voyagé avec neuf premiers ministres provinciaux et une centaine de gens d’affaires. Il avait annoncé pour 8,6 milliards des contrats potentiels avec la Chine, dont la vente de réacteurs nucléaires CANDU. En 1993, les échanges commerciaux étaient de l’ordre de 5 milliards. On rêvait grand avec la Chine.

À cette époque, le mépris de la Chine pour les droits de la personne était mentionné poliment, en privé. En novembre 1998, en conférence dans une université de Beijing, M. Chrétien avait publiquement qualifié de troublants des rapports en matière d’emprisonnements politiques en Chine. La communauté d’affaires canadienne avait accueilli ce haussement de ton avec scepticisme, non sans craindre son impact sur ses liens commerciaux avec la Chine.

Le mépris des droits de la personne en Chine est depuis soulevé à chaque visite ou forum international. J’ai moi-même assisté à un nombre considérable de réunions préparatoires durant lesquelles des acteurs du monde des affaires demandaient en privé que nous restions « le plus diplomates possible » dans nos communications publiques. Ils recevaient chaque fois une fin de non-recevoir, mais ils reprenaient le même refrain, avant et pendant chaque mission.

L’échange tendu entre le premier ministre Trudeau et le président Xi Jinping, en marge du sommet du G20 en Indonésie, est un autre exemple de la relation compliquée qu’entretient le Canada avec la Chine. Certains espéraient que la libération des « deux Michael » la normaliserait, mais ce n’est clairement pas le cas. Le régime de Beijing est revanchard et il est patient.

Le dilemme canadien du monde des affaires

 

Beaucoup de compagnies canadiennes ont bénéficié de l’accroissement des liens entre le Canada et la Chine. Le Canada y était bienvenu, surtout grâce à la réputation du Dr Norman Bethune, qui a soigné les soldats et formé des infirmiers et des chirurgiens chinois durant la guerre avec le Japon. Mao Zedong l’a honoré dans un essai, et son nom est connu de tous en Chine.

Le Canada, sous Pierre Elliott Trudeau, en 1970, a reconnu la République populaire de Chine, ce qui a influé sur le fameux voyage du président Richard Nixon, en 1972. Donnons du crédit à M. Trudeau père, mais n’oublions pas le général de Gaulle, qui, alors qu’il était président de la France, a nommé un ambassadeur en Chine en 1964. Le premier ministre Trudeau l’a imité en 1968.

Durant tout le mandat du premier ministre Harper, la relation entre la Chine et le Canada est restée trouble, chaque partie soufflant le chaud et le froid. La citoyenneté canadienne honoraire offerte au dalaï-lama en 2006 a refroidi leurs relations. Le premier ministre Harper n’avait pas assisté aux Jeux olympiques en 2008 et il n’a effectué sa première visite en Chine qu’en décembre 2009. Visite qui ne fut pas très chaleureuse.

J’étais présent en 2012 à son retour en Chine. Les relations s’étaient réchauffées avec l’envoi de pandas, un geste diplomatique important de la part de la Chine. Le Canada avait conclu un accord de protection et de promotion des investissements, scellant des négociations commencées en 1994. C’était la communauté des affaires qui avait réclamé cet accord afin de protéger ses investissements et d’accroître ses échanges.

La dynamique a changé avec la prise de contrôle de NEXEN en décembre 2012 par une société chinoise. Le message du premier ministre Harper était clair : c’était le dernier investissement chinois que le Canada allait tolérer dans son secteur énergétique.

La communauté d’affaires faisait alors pression pour que le Canada entame des négociations de libre-échange avec la Chine. Le premier ministre Harper avait tranché avec un non bien franc. La relation commerciale n’étant ni réciproque ni de confiance. Durant la campagne de 2015, c’est devenu un enjeu électoral, Justin Trudeau promettant de faire annuler la décision de M. Harper.

Le temps des pressions est terminé

 

Au début de leur mandat, les libéraux avaient une vision presque romanesque de la Chine. Ils pensaient qu’ils pourraient influer sur le cours de la relation et que des leaders du genre de Deng Xiaoping reviendraient au pouvoir. Xi Jinping a depuis aboli la limite des mandats présidentiels et il est presque assuré d’être président à vie.

Il y avait pourtant eu des signes avant-coureurs annonçant que le régime n’allait pas changer. Peu se souviennent de Bo Xilai, que nos diplomates avaient dans leur mire comme successeur potentiel. J’ai eu le triste privilège d’être témoin de sa chute. Lors du voyage du premier ministre Harper, nous avons été les derniers à le rencontrer avant son arrestation pour une histoire nébuleuse.

Les relations commerciales récentes avec la Chine n’ont pas été sans turbulences. Beijing utilise souvent des barrières commerciales pour faire pression, surtout dans le domaine agroalimentaire. L’huile de canola, le porc, le boeuf et l’ouverture du marché des myrtilles de la Colombie-Britannique ont fait les frais des hauts et des bas de cette relation. C’est moins le cas aujourd’hui à cause de la crise alimentaire, mais cela reste toujours une possibilité.

Si le gouvernement Trudeau est sérieux avec sa stratégie sur l’indo-pacifique, les entreprises canadiennes sont prévenues : elles ne pourront pas venir se plaindre si leurs affaires tournent mal. Qu’elles jettent un oeil sur l’Australie, qui s’est attiré les foudres de la Chine en lui tenant tête, l’exemple est parlant.

D’ici là, la communauté d’affaires aurait intérêt à limiter sa dépendance à la Chine. Ce qui est plus facile à dire qu’à faire, j’en conviens. Le temps de faire pression sur le gouvernement pour qu’il privilégie l’accroissement des échanges commerciaux en dépit du génocide des Ouïgours est terminé. Idem pour la mainmise sur Hong Kong, le contrôle du marché des minéraux critiques ou les gestes d’intimidation envers la souveraineté canadienne dans l’Arctique et à Taïwan. La liste des méfaits du régime chinois est longue. Le dernier en date ? Son ingérence dans l’élection de 2019 sur laquelle la lumière devra être faite par le gouvernement Trudeau. Le régime chinois est hostile. Cela doit servir de prémisse à chaque action du gouvernement canadien.

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