Julien Lacroix, «La Presse» et le «backlash» antiféministe

Photo: Alex Wong Agence France-Presse

Je ne sais pas si je devrais dire merci à La Presse, car l’article en une du 16 novembre m’a sortie d’une longue torpeur. Jusqu’ici, c’était en silence que j’observais le backlash qui s’opère et nous revient en pleine face ces jours-ci, juste à temps pour le cinquième anniversaire de #MoiAussi.

Sous couvert de nuance et de supposée neutralité, l’article journalistique à sensation (qui ne cite l’avis d’aucun expert sur la question des agressions sexuelles) mise, sans jamais les nommer, sur l’ambivalence et le sentiment de culpabilité (bien réels et documentés) qu’éprouvent la plupart du temps les dénonciateurs et dénonciatrices d’inconduites et d’agressions sexuelles.

Je m’étonne de devoir encore le répéter : un agresseur est la majorité du temps une personne avec qui on entretient un lien affectif, et non pas un inconnu qui nous assaille avec une arme au détour d’une ruelle. Moi aussi je l’ai vu, le (très bon) film Mourir à tue-tête, mais il est temps de sortir de ce cliché…

Comme le disait en entrevue sur ICI Radio-Canada Première la juriste et professeure à l’UQAM Rachel Chagnon, en réaction à l’article : « Nous sommes devant des relations à plusieurs niveaux avec des émotions complexes, donc notre vision de ce qui s’est passé va changer avec le temps, va évoluer et même fluctuer […] Il se pourrait très bien que si vous recontactez dans un an ou deux [les victimes présumées], elles aient encore changé d’idée et d’avis. Peut-être même qu’elles seront revenues à leur idée originale, parce que notre relation à ces choses-là est complexe [et] aussi, notre vision de ce qu’est l’agression sexuelle est tellement teintée, construite ; il y a beaucoup de stéréotypes et de préjugés en jeu [et donc] il est difficile d’avoir une vision qui demeure constante. »

Gains fragiles et recul à l’horizon

Ce backlash antiféministe que j’observe depuis plusieurs mois prend la forme d’un retour à la raison et au gros bon sens. Or, il n’en est rien. Ce à quoi on assiste est tout simplement le statu quo qui revient à la charge, comme la mousse viscoélastique d’un matelas qui reprend sa forme, malgré tous les efforts déployés par des citoyennes et des citoyens pour plus de justice sociale et d’égalité.

De fait, comme l’a expliqué sur Facebook l’auteurice et sémiologue Marie-Christine Lemieux-Couture, on se préoccupe et l’on parle désormais davantage de la culture de l’annulation que de la culture du viol ; autrement dit, la compassion semble aller davantage aux agresseurs qu’aux victimes.

Bien entendu que tout n’est pas tout noir ou tout blanc, qu’une personne qui commet des actes reprochables n’en perd pas son humanité. Personne n’est entièrement bon ni entièrement mauvais. Tout le monde sait cela, c’est une évidence. Seulement, certains actes doivent être dénoncés là où, auparavant, c’était l’impunité totale.

Pourtant, dans l’article de La Presse, Lacroix se plaint que deux ans, c’est trop long pour les fautes qu’il a commises et, encore une fois, il attribue à son enfance difficile et à ses problèmes de consommation ses actes délétères. Vous dire le nombre de personnes qui ont eu une vie difficile et des problèmes de consommation que je connais qui n’ont jamais agressé personne ! Ça ne va pas nécessairement ensemble ni de soi.

Cela dit, la question de la réhabilitation est essentielle. Or, puisque nous en étions encore, avant cette vague de backlash, aux balbutiements de la fin de l’impunité en matière d’inconduites et d’agressions sexuelles, il est permis de croire qu’il nous faudra encore du temps pour trouver toutes les réponses collectivement… Mais une chose est sûre, ce n’est certainement pas en victimisant les agresseurs que l’on va y arriver…

Banalisation des agressions

Par ailleurs, dans ce même article de La Presse, l’une des victimes présumées, l’ex-conjointe de Lacroix, affirme ne pas « se sentir » comme une victime, et c’est là son droit le plus strict. Son ressenti lui appartient complètement et ce n’est pas à qui que ce soit de parler en son nom.

Une fois cela dit, quelques notions de droit : lorsqu’une personne admet que son consentement n’a pas été respecté, qu’elle a voulu interrompre une relation sexuelle et que le partenaire a continué, au regard des faits et du Code criminel, je n’invente rien ici, cela constitue techniquement une agression sexuelle. Ce qui diffère d’une personne à l’autre, c’est la manière dont est vécu le comportement. Mais cela ne change pas la définition même d’une agression sexuelle, qui, elle, ne s’établit pas au cas par cas.

De plus, ce qui cloche avec l’article, c’est l’angle choisi, le fait que la liste des agissements problématiques demeure la même, mais au lieu de se focaliser sur l’exagération potentielle du « châtiment », on tente de faire comme si Lacroix n’avait rien fait de mal.

Comme l’a écrit mon ami Mathieu Poirier sur Twitter, l’article « sous-tend dans son approche, sans réellement le démontrer, que ces accusations étaient basées sur du vent, comme si [le] refus répété de [Lacroix] se préoccuper du consentement des autres était bénin et ne méritait pas de rencontrer des obstacles ».

Il est là, le recul.

J’aurais de loin préféré occuper mon temps aujourd’hui à ce que j’avais prévu de faire, mais il m’est impossible de me concentrer et je ne veux plus me taire devant ce qui est en train de se passer. Ne soyons pas naïfs et naïves, ce recul est réel. Comme le disait mercredi dans une publication Instagram Lily Thibeault, autrice, actrice et ambassadrice de la Fondation Marie-Vincent, « on n’a pas idée à quel point un tel article peut invalider la parole de nombreux [survivants et survivantes] et peut rendre difficile, voire impossible une éventuelle prise de parole/dénonciation ».

Je ne saurais mieux dire.

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