Je veux être présente, même si le navire coule

« Mon retrait, malgré mes compétences acquises lors de mes cours pour l’obtention de mon DEC, équivaut — très concrètement — à une infirmière de moins prête à se dévouer à ses patients dans le réseau »,
affirme l’autrice.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse « Mon retrait, malgré mes compétences acquises lors de mes cours pour l’obtention de mon DEC, équivaut — très concrètement — à une infirmière de moins prête à se dévouer à ses patients dans le réseau »,
affirme l’autrice.

Monsieur le Ministre Dubé, mon but n’est pas de vous dire ce que vous savez déjà, à savoir que les conditions de travail sont difficiles en milieu hospitalier en raison du manque de personnel et de l’épuisement de nombreuses personnes parmi les effectifs. Cette lettre est pour vous faire part du fait que, malgré les embûches et les conditions de travail difficiles qui m’attendent dans ce grand navire qui coule, je désire être présente.

Je veux être présente auprès des patients en douleur, présente auprès de mes collègues qui demandent seulement une semaine, juste une petite semaine, sans devoir appeler la gardienne pour lui annoncer que ce soir — encore ! —, elle sera obligée de faire des heures supplémentaires. Je vous écris, donc, pour vous dire que je suis prête à venir en aide à ce réseau et à ses travailleurs épuisés.

Vous n’êtes pas sans savoir que l’examen de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) du 26 septembre dernier affiche un taux déclaré d’échec de 49,6 %. C’est donc près de la moitié des candidats à l’exercice de la profession infirmière (CEPI) qui ont échoué. Il est bon de noter que l’Ordre n’affiche jamais le taux réel d’échec, se refusant d’inclure dans ses statistiques publiées les taux comprenant les reprises d’examen.

Je peux dire, pour ma part, que je fais partie de ceux qui n’ont pas eu la chance de réussir cet examen. Ainsi, tous les 10 novembre, je pourrai dorénavant me dire, comme une quasi-majorité des CEPI de cette cohorte, « je me souviens ». Car oui, je me souviendrai du moment où j’ai reçu ma note accompagnée d’une mention précisant que je devais avertir mon employeur que je ne pourrai plus exercer mes fonctions à titre de CEPI.

Pour mon employeur, la nouvelle sera aussi difficile à encaisser : cela veut dire qu’un membre de son personnel soignant disparaîtra des horaires, d’un coup. Comme il y a déjà un manque de personnel, cela créera d’autres problèmes qu’on tentera en vain de régler en raison de la pénurie de main-d’oeuvre. Je ne suis pas la seule à vivre ce rêve brisé. Partout au Québec, des CEPI comme moi vont se faire éjecter du réseau malgré leur expertise et un DEC ou un bac.

Nous ne pouvons pas considérer que la responsabilité peut être simplement reportée sur les épaules des enseignants. Personnellement, j’ai été témoin et surtout j’ai pu bénéficier d’un enseignement adapté à la réalité des soins infirmiers. J’ai vu des enseignants nous accompagner, nous rassurer et nous enseigner pour bien nous préparer au travail sur le terrain. Que ce soit lors de mes cours au cégep, de mes stages ou de mon travail effectué en tant que CEPI en établissement, mes supérieurs ont noté à plusieurs reprises que ma pratique était très sécuritaire.

Dire que les CEPI qui ont échoué n’ont pas une pratique sécuritaire revient à conclure que toutes les personnes qui nous ont encadrés ne se sont pas rendu compte du danger potentiel que nous représentions. Éthiquement, pourtant, ces personnes auraient commis une faute en ne dénonçant pas ce fait.

Mon retrait, malgré mes compétences acquises lors de mes cours pour l’obtention de mon DEC, équivaut — très concrètement — à une infirmière de moins prête à se dévouer à ses patients dans le réseau. Si mes compétences n’avaient pas été adéquates en trois ans de DEC, je n’aurais pas obtenu mon diplôme collégial ni eu accès à mon emploi de CEPI. Ce n’est pas seulement mon cégep (celui de Sherbrooke) qui peut être tenu pour responsable de ce taux anormal d’échec, puisque c’est là le résultat uniforme de la province.

À ce stade de votre lecture, M. Dubé, vous avez dû percevoir ma volonté, ma persévérance et mon désir de travailler dans le domaine des soins de santé. Outre les questions posées dans cet examen, j’aurais beaucoup aimé qu’on me demande : « Quelle est votre motivation à être infirmière ? » J’aurais alors répondu : « Je vais traiter chaque patient comme j’aimerais qu’on traite ceux que j’aime. »

Mais aucune question dans cet examen ne portait sur les valeurs véhiculées dans cette belle profession, soit l’empathie, l’intégrité et le respect. Dans notre cours d’éthique et de lois, on nous apprend la nécessité d’être transparents afin de toujours bien renseigner les usagers. Je ne considère pas avoir fait le choix libre et éclairé de raccrocher mon stéthoscope. On me force aujourd’hui la main.

Comme plusieurs d’entre nous l’ont demandé et l’espèrent encore, il serait pertinent, dans le contexte de forte pénurie que nous connaissons, d’abaisser la note de passage à 50 %, ce qui augmenterait la proportion des CEPI qui ont réussi l’examen. Cette autonomie n’empêcherait pas ces personnes d’être évaluées plus étroitement sur une période de six mois par leur chef de service afin que leur progression soit prise en compte de façon sécuritaire. Cela au bénéfice de tous, et au premier chef, des patients.

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