La CAQ et nous

La CAQ est devenue rapidement, dès 2012, le parti des banlieues, des couronnes et des régions, souligne l'autrice.
Photo: L'Inconvénient La CAQ est devenue rapidement, dès 2012, le parti des banlieues, des couronnes et des régions, souligne l'autrice.

La CAQ est un parti non traditionnel qui aura réussi à rendre quasi obsolètes deux des grands partis de pouvoir du Québec, et qui a avalé l’ADQ de Mario Dumont, cette troisième voie qui avait surpris sans réussir à s’imposer. La CAQ est en quelque sorte sa mutation réussie.

C’est pourtant un parti très conformiste. En rupture de ban avec les partis habituels, mais qui manufacture de l’ordinaire à la pelletée. On ne l’a pas vu venir, ni s’installer, et pourtant, le 3 octobre, nous [avons assisté] à un tsunami caquiste. Et ce, malgré un couvre-feu de six mois plus que discutable, des chèques-cadeaux pré- (et post-) électoraux aux relents duplessistes, malgré le drama national autour d’une possible « louisianisation » du Québec, malgré une obstination à promouvoir le troisième lien à Québec contre la raison la plus élémentaire.

Les paradoxes caquistes

La Coalition présente néanmoins de nombreux paradoxes. Elle a l’audace socialement acceptable. Elle prône le changement dans la continuité. Elle est devenue rapidement, dès 2012, le parti des banlieues, des couronnes, des régions. La CAQ est ancrée dans le territoire, dans le Québec réel — comme si Montréal avait été irréelle : trop ceci, pas assez cela, en fait pas assez québécoise

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Inconvénient, automne 2022, no 90.

La CAQ est enracinée, et pourtant elle flotte au-dessus de l’histoire du Québec, ni le passé ni le futur ne l’intéressent vraiment. Elle a le nez collé sur le présent, dans une manière de « courtermisme ». La CAQ apparaît, par son langage, ses propositions, son aspect bonhomme, comme un parti simple et accessible. Ce n’est pourtant pas un parti à la ligne claire et limpide. La CAQ excelle à opacifier le réel. Il y a dans les affirmations du premier ministre et de ses ministres des couches de sens qui se contredisent parfois ; une chose et son contraire, que ce soit à propos de la notion extrêmement confuse et variable de nationalisme ou à propos du cafouillis sans fin qu’est la question du troisième lien à Québec.

La CAQ introduit de la confusion dans le discours : c’est la politique contre la science, l’émotion contre la santé publique. Pour certains, ce tiraillement reflète simplement le fait que le parti est une coalition, où toutes les teintes idéologiques sont reconnues et entendues. J’y vois pour ma part le signe d’une pensée trouble, inachevée.

Le centre tiède

La CAQ s’impose comme LE parti du centre (même si certains la positionnent plutôt à droite), en occupe tout l’espace, alors que les partis traditionnellement de centre ou de centre gauche, le PLQ et le PQ, se délitent. Les extrémités du spectre, elles, voient des formations surgir, QS à la gauche, et le PCQ farouchement campé à droite. Depuis une courte décennie, la scène politique s’est reconfigurée, des partis et des idées qu’on croyait inoxydables voient leur clientèle se repositionner.

De nombreux citoyens désabusés de la politique traditionnelle ne vont plus voter, méfiants envers les élites et les partis, et trouvent leur bonheur dans les marges et les interstices de la vie démocratique, dans des mouvements plus ou moins formels de protestation, comme on l’a constaté pendant la pandémie. Dans ce climat effervescent de défiance ouverte, de méfiance et de rage, la CAQ, tranquille et rassurante, surfe sur un nationalisme de service minimum, parle le langage des gens. Elle prend son gaz égal. […]

Ce gouvernement apparemment si près de la réalité de la classe moyenne, proche du peuple, est en vérité un gouvernement de communication, au sens publicitaire du terme, avec un pif extraordinaire pour l’ordinaire. L’administration caquiste se donne des airs de bonne franquette, semble animée par le gros bon sens, quitte à faire régulièrement amende honorable à propos de certaines de ses positions, à s’adapter. Mais au fond, elle fonctionne selon le principe de la peinture à numéros, le cap suivant les sondages.

L’époque est à broil, mais la CAQ est tiède. Calculatrice. Elle peut choisir de mettre le feu aux poudres en toute connaissance de cause, par exemple avec la loi 96 — qui se défend parfaitement dans sa fonction de réaffirmer et de consolider le fait francophone au Québec, mais dont les détails irritent immodérément.

Et dans cette obstination de la CAQ à défendre les détails qui fâchent, malgré les mises en garde de plusieurs observateurs, on peut lire une complaisance, une manière de nourrir les extrêmes de toutes allégeances. En alimentant les opinions et les factions les plus remontées sur différents sujets (la loi 96 n’en est que l’exemple le plus parlant), la CAQ s’impose comme un lieu symbolique de réconfort, d’apaisement et de raison pour la majorité. Elle combat le désordre et devient comme un rempart, alors que les extrêmes font leur lit dans le chaos.

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