L’urgence d’agir, c’est ici et maintenant en matière de logement

«Mais la réalité est que pour de nombreuses familles, en région comme à Montréal, il faut aller toujours plus loin pour trouver un loyer ou une hypothèque que nos revenus supportent», affirme l’autrice.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Mais la réalité est que pour de nombreuses familles, en région comme à Montréal, il faut aller toujours plus loin pour trouver un loyer ou une hypothèque que nos revenus supportent», affirme l’autrice.

Il y a dix ans maintenant, nous devenions commissaires pour la Commission populaire sur le droit au logement organisée par le FRAPRU (Front d’action populaire en réaménagement urbain). Nous avons parcouru les différentes régions du Québec pour rencontrer diverses populations et entendre leurs témoignages sur les enjeux relatifs à la question du logement. Notre rapport, Urgence en la demeure, concluait notamment à la nécessité d’une action gouvernementale forte et ferme en faveur du logement social visant à protéger les plus vulnérables contre un marché du logement qui ne cessait de les exclure.

Nous avons entendu à Longueuil cette mère de famille monoparentale à l’aide sociale rapportant les problèmes de santé respiratoire de ses deux jeunes enfants, pour qui les moisissures des murs de son logement se retrouvaient dans leurs poumons. Malgré les avis médicaux de la santé publique et le soutien d’organismes communautaires et de la famille, cette jeune mère ne parvenait ni à faire réparer son logement par son propriétaire ni à déménager faute de moyens.

Nous avons rencontré cette femme âgée des Îles-de-la-Madeleine, entendue à Gaspé, évoquant avec tristesse son itinérance cachée vécue depuis quelques mois, pour rester proche de son mari hébergé pour des soins de longue durée. D’un lit de fortune dans la chambre de ce dernier à l’accueil chez des amis, elle avait épuisé ses ressources matérielles et relationnelles, faute de pouvoir déménager pour se rapprocher de son époux.

Le récit de cette femme autochtone, rencontrée à Sept-Îles, témoignant des discriminations qu’elle vivait pour trouver un logement qui lui permettrait de continuer ses études, demeure vif dans notre esprit. Mais aussi celui de cet homme en Gaspésie qui, souffrant de problèmes de santé mentale, victime de stigmatisation, nous a raconté le stress que lui faisait vivre la difficulté de trouver un logement dans le marché privé considérant sa condition.

Nous avons entendu de nombreux témoignages dans les différentes régions de femmes, évoquant le harcèlement et les violences sexuelles qu’elles subissaient de la part de propriétaires privés, de concierges, coincées dans des immeubles dont elles ne pouvaient déménager, faute de trouver d’autres logements, détenus le plus souvent par les mêmes propriétaires.

Il y a aussi dans nos souvenirs cette femme d’une soixantaine d’années, mère de famille monoparentale racontant comment le fait d’avoir vécu dans un HLM l’avait protégée et avait protégé ses enfants, en lui permettant de soutenir financièrement leurs activités sportives et leur réussite scolaire grâce à un loyer qui ne grugeait pas une trop grande partie de ses revenus.

Depuis quelques années, la lecture quotidienne des journaux, ainsi que les discussions avec les voisins, les collègues et la famille sont autant de témoignages d’une crise du logement qui ne cesse de prendre de l’ampleur.

Les transformations des ressources pour aînés, la construction minimaliste de logements sociaux et l’augmentation constante des loyers alimentent un marché menaçant les conditions de vie d’un nombre croissant de personnes. À l’heure des changements climatiques, l’éloignement contraint des individus de leur lieu de travail, de leurs réseaux d’entraide, de l’école ou de la garderie de leurs enfants constitue une aberration.

Mais la réalité est que pour de nombreuses familles, en région comme à Montréal, il faut aller toujours plus loin pour trouver un loyer ou une hypothèque que nos revenus supportent. Pour de nombreuses autres, il faut accepter de vivre dans des conditions d’insalubrité et de promiscuité qui mettent à mal leur droit effectif à un logement.

Laisser le marché faire freine aussi le développement économique, car, faute de logements, les travailleurs ne peuvent être au rendez-vous dans de nombreuses régions. Pour d’autres enfin, vivre en situation d’itinérance est devenu une réalité en raison de l’impossibilité pour ces personnes de trouver à se loger. Les refuges, les milieux d’hébergement, les motels et les hôtels accueillent tous les jours un peu plus les nouveaux visages de l’itinérance.

Les solutions sont connues et elles étaient globalement recensées dans notre rapport de 2012. De fait, pour soutenir un droit au logement effectif, l’État doit jouer un rôle majeur pour développer un service public du logement en bâtissant des logements sociaux, pour réglementer les coûts des loyers, pour surveiller la qualité des logements, pour protéger les certifications des différents milieux de vie, etc.

En effet, comment exercer son droit à l’éducation, à la santé, à la justice, au travail, à l’égalité, etc., quand on ne dispose pas d’un peu d’espace pour étudier, qu’on n’a pas accès à un lit pour réparer la fatigue et l‘épuisement d’un travail avilissant, qu’on doit choisir entre l’épicerie et le loyer ou encore qu’on fait face à des entreprises aux riches moyens pour empêcher de recourir à temps devant les instances pertinentes en toute égalité, en dignité et en droit ?

Il est temps d’arrêter la politique du « laisser faire » ; il est urgent d’agir pour soutenir des mesures qui assurent le bien-être de tous et toutes, particulièrement des personnes vulnérables, et pour favoriser la cohésion sociale et la prospérité pour chacun et chacune d’entre nous.

* Ont cosigné ce texte :

Marcel Duhaime, militant de la Ligue des droits et libertés

 

Dolores Durbau, agente à l’accueil chez ACHIM (Alternatives Communautaires d’habitation et d’intervention de Milieu)

Martin Gallié, professeur, Département de sciences juridiques, UQAM

 

Lucie Lamarche, professeure, Département de sciences juridiques, UQAM

Shirley Roy, professeure, Département de sociologie, UQAM

 

Barbara Rufo, psychosociologue et militante pour les droits de la personne

Simon Tremblay-Pépin, professeur, École d’innovation sociale

Élisabeth-Bruyère, Université Saint-Paul

 

Jean Trudelle, ancien président de la FNEEQ-CSN, Militant à Debout pour l’école !

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