De la médecine à l’éducation, la rigueur est la solution

«Méthodiser l’éducation me semble le meilleur, voire le seul moyen d’y attirer les apprenants les plus capables de notre nation», affirme l'auteur
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse «Méthodiser l’éducation me semble le meilleur, voire le seul moyen d’y attirer les apprenants les plus capables de notre nation», affirme l'auteur

Monsieur Bernard Drainville et Madame Pascale Déry, je vous interpelle en tant que ministres de l’Éducation et de l’Enseignent supérieur, puisque vous êtes les plus à même de concrétiser mes souhaits pour notre éducation. Comme ils pourraient être mal interprétés sans une compréhension minimale du contexte qui les a fait naître, un rapide détour biographique doit ouvrir leur argumentation.

Après un court passage en philosophie universitaire, je me suis réorienté en médecine. Pourquoi ? Dans l’ordre : le défi, le désir d’aider, la reconnaissance sociale et l’argent.

De nombreuses lectures et de nombreux débats me poussaient vers cette idée : l’éducation est la médecine de l’esprit. La médecine est une pratique ancrée dans toutes les sciences naturelles, comme l’éducation est une pratique pouvant utiliser toutes les sciences humaines. Mais la métaphore est abusive : l’éducation vise plus qu’à seulement guérir l’esprit de son ignorance. Alors que la médecine ramène le corps au point 0 qu’est la santé, l’éducation peut viser l’infini en rendant la vie humaine toujours plus intéressante.

Quand j’étais résident en médecine familiale, certaines difficultés attentionnelles nuisaient à mon parcours. Le diagnostic de trouble déficitaire de l’attention (TDA) a été évoqué. Une évaluation neuropsychologique a plutôt montré une douance. Je pouvais lire et écrire pendant des heures, mais me focaliser sur l’étude médicale était plus ardu. Question de motivation et d’intérêt : je n’étais pas sur mon X en médecine.

J’ai donc quitté la médecine pour me réorienter (encore) en éducation. Je commence mon doctorat. Je travaille sur la multidouance avec multi-intérêts et sur les défis d’orientation scolaire et professionnelle qu’elle pose… et que je connais personnellement très bien.

Je fais déjà l’hypothèse — à partir de l’étude de mon propre cas — que les enseignants peuvent jouer un rôle clé dans cette orientation. Encore faut-il qu’ils soient à la hauteur des besoins des doués en matière de guidage. Or, c’est rarement le cas. Et le problème est international : les apprenants qui s’orientent vers l’enseignement, tant aux États-Unis qu’au Québec, sont parmi les pires étudiants qui continuent à l’université.

La maxime dit : « Ceux qui savent faire font, ceux qui ne savent pas faire enseignent. » Mon espoir est que cette situation soit conjoncturelle. Qu’on puisse changer l’enseignement et la formation à l’enseignement pour y attirer des apprenants brillants, qui seront plus à même de forger efficacement les jeunes cerveaux de notre nation. Oui, il faut que la majorité de ceux qui savent faire fassent ; mais s’ils sont soutenus par des enseignants qui savent enseigner, ils pourront faire encore plus et mieux.

Comment rendre attirante la profession enseignante ? Augmentons les salaires, disent certains. D’accord, mais ce n’est pas assez. Valorisons-la en contingentant l’admission, disent d’autres. L’Université McGill le fait déjà : depuis peu, elle exige des candidats à son programme d’enseignement qu’ils passent le test de jugement situationnel CASPer — autrement exigé seulement pour l’admission à des programmes de soins de santé.

En parallèle de mes études, je travaille comme mentor pour Accès Carrière, une entreprise offrant à sa clientèle des services de préparation aux examens d’admission aux programmes universitaires contingentés, et j’ai cofondé l’entreprise KhiWe qui propose de tels services directement aux écoles secondaires et collégiales. Ce mentorat me fait rencontrer une tonne de jeunes esprits brillants et prometteurs. Je m’y prends à rêver que certains d’entre eux continuent en enseignement plutôt qu’en médecine.

Les deux domaines sont-ils si éloignés ? Dans les deux cas, une pratique de relation d’aide peut faire flèche de tout bois d’une grande quantité de sciences. La principale différence ? La rigueur attendue des soins de santé par rapport au peu de rigueur attendu en éducation.

Méthodiser l’éducation me semble le meilleur, voire le seul moyen d’y attirer les apprenants les plus capables de notre nation. Il faut passer à l’éducation basée sur les données probantes, qui sont fournies tant par la recherche que par l’expérience pratique et les préférences des apprenants. Ce n’est que pour des raisons historiques — donc contingentes — que la médecine suscite l’intérêt de gens qui aiment prouver leurs capacités en changeant les choses avec exactitude. Mais les sciences humaines sont aussi de plus en plus exactes. À part des pseudosciences qui refusent les mathématiques, on y quantifie de plus en plus l’humain pour mieux le comprendre et l’améliorer.

Empruntons cette voie et, très bientôt, nos facultés d’éducation formeront des enseignants parfaitement capables de stimuler les doués et d’orienter de manière optimale leur réflexion professionnelle. Si j’en avais croisé de tels, je me serais dirigé plus tôt vers l’éducation, d’où — j’en suis certain — je peux le plus contribuer au Québec de demain.

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