Mélanie Joly reprend la main en politique étrangère

«La ministre des Affaires étrangères espère sûrement que la diplomatie canadienne parlera enfin d’une seule voix afin que son message ne soit pas constamment brouillé», résume l’auteur.
Darryl Dyck La Presse canadienne «La ministre des Affaires étrangères espère sûrement que la diplomatie canadienne parlera enfin d’une seule voix afin que son message ne soit pas constamment brouillé», résume l’auteur.

Le Canada dévoilera au début du mois prochain sa stratégie indopacifique. La ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, en a offert un avant-goût lors d’un discours mercredi à Toronto. L’allocution a surtout porté sur la Chine, mais la ministre en a aussi profité pour reprendre en main l’exercice de la diplomatie canadienne.

Occupée depuis des semaines à publier des listes de personnalités russes à sanctionner ou à tenter de régler des problèmes de gangs de rues à Port-au-Prince, en Haïti, elle a été éclipsée par la vice-première ministre, Chrystia Freeland, dont le goût marqué pour s’occuper de toutes les affaires gouvernementales est un secret de polichinelle. Dernièrement, à Washington, Freeland a tracé les contours de la politique étrangère sans même consulter le bureau du premier ministre ou celui de Joly. Son message était simple : il est temps de prendre radicalement ses distances des puissances autoritaires comme la Russie, la Chine et bien d’autres, et d’ériger une alliance des démocraties en une forteresse.

Le discours de Joly est dans un tout autre registre. La lecture des deux textes est à cet égard fort instructive. Freeland assène les mots et les expressions chocs : autocraties, régimes coercitifs, dictateurs. Elle accuse les Européens d’avoir commis une erreur stratégique en commerçant trop étroitement avec les puissances autoritaires. Elle invite les pays du Sud à bien réfléchir avant de rester au milieu du gué entre « notre camp » et les dictatures.

Chez Joly, rien de tout cela. Le ton est mesuré, poli. Les mots ont été choisis avec soin, particulièrement en ce qui concerne les relations avec la Chine. Le Canada, a-t-elle dit, défiera la Chine « quand nous le devrons » et coopérera « lorsque nous le devrons ». Il n’est pas question de rupture ni de découplage industriel — une expression qui n’apparaît pas dans son texte —, mais de vigilance, tout en poursuivant « un dialogue franc, ouvert et respectueux ».

Le discours de Freeland est de sa création et a été prononcé devant des Américains qui adorent les histoires en noir et blanc. À Washington, il faut caricaturer pour être écouté et applaudi. Il faut surtout coller à l’atmosphère ambiante, qui est de moins en moins propice au dialogue. Le propos de Joly est la synthèse d’une vaste consultation auprès de neuf ministères et du bureau du premier ministre. Avec comme objectif d’insérer le Canada dans une région, l’Indo-Pacifique, où les États asiatiques en particulier ne souffrent plus d’être sermonnés par les Occidentaux.

Joly a pris en compte une donnée fondamentale de la situation des États asiatiques : leur adossement à une superpuissance, la Chine, dont les ambitions régionales doivent être encadrées plutôt que stoppées. À Ottawa, on sait ce que cela veut dire que d’être le voisin d’un géant. Notre expérience historique avec les États-Unis nous a appris à composer une diplomatie tout en nuances et à développer avec les États, les villes, les lobbys, les associations professionnelles, les liens si importants pour exercer un contre-pouvoir face au gouvernement fédéral américain. Cela a été particulièrement utile sous la présidence de Trump.

Le discours de la ministre des Affaires étrangères est à cet égard remarquable. Il ne prend pas de front la Chine, ce qui aurait pu s’expliquer après la douloureuse expérience de l’emprisonnement des deux Michael, mais élargit plutôt la palette des relations avec l’Asie pour mieux se dégager de l’étreinte de Pékin. Ottawa approfondira ses relations avec l’Inde, mais aussi avec des régimes qui ne partagent pas nécessairement les valeurs auxquelles il croit, realpolitik oblige. La stratégie publiée le mois prochain viendra préciser les détails de cet exercice.

L’Asie est l’avenir. Les Américains l’ont bien compris lorsque le président Obama a adopté une stratégie de pivot vers cette région tout en se détachant lentement de l’Europe et du Moyen-Orient. Le Canada est lui aussi bien décidé à profiter du dynamisme de la région responsable de près des deux tiers de la croissance mondiale. Il veut aussi bien comprendre comment la Chine pense, opère et exerce son influence en Asie et ailleurs dans le monde, d’où le lancement d’un programme visant à renforcer les capacités d’analyse au sein du ministère des Affaires étrangères et dans les ambassades.

« Je suis une femme pragmatique. Ce n’est pas le moment de nous isoler », a-t-elle dit en pensant certainement à sa collègue Freeland. À l’évidence, la ministre a bien l’intention de marquer sa différence. Et, au fond d’elle-même, elle espère sûrement que la diplomatie canadienne parlera enfin d’une seule voix afin que son message ne soit pas constamment brouillé.

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