Produire mieux, importer moins, notre véritable défi économique

Le véritable défi que doit relever le Québec est celui de sa réindustrialisation, par la modernisation et la relocalisation de ses chaînes de valeur manufacturières, pense l'auteur.
Photo: Bartosz Siedlik Agence France-Presse Le véritable défi que doit relever le Québec est celui de sa réindustrialisation, par la modernisation et la relocalisation de ses chaînes de valeur manufacturières, pense l'auteur.

L’ère de la désindustrialisation occidentale et du multilatéralisme commercial atteint son crépuscule : résurgence du protectionnisme et de la logique des blocs, conflits géopolitiques, dérèglement climatique, volatilité des coûts de l’énergie et du transport, goulots d’étranglement logistiques, pénuries de composants stratégiques ; les problèmes s’accentuent.

L’enjeu économique auquel le gouvernement québécois réélu devrait consacrer ses efforts en priorité n’est donc ni la pénurie de main-d’oeuvre ni même la décarbonation. Le véritable défi que doit relever le Québec est celui de sa réindustrialisation, par la modernisation et la relocalisation de ses chaînes de valeur manufacturières.

En 2000, le secteur manufacturier représentait 22 % du PIB québécois ; aujourd’hui, à peine 13 %. Résultat : sur la vingtaine de grands secteurs composant l’industrie de la fabrication, la moitié dépend désormais des importations à 70 % ou plus pour alimenter le marché intérieur de la province (la demande totale des ménages, administrations publiques et entreprises).

Dans certains secteurs, notre approvisionnement est en outre largement concentré auprès d’un ou de quelques fournisseurs. Les États-Unis, la Chine et l’Allemagne, à eux seuls, représentent plus de 50 % des importations manufacturières du Québec.

Dans d’autres cas, le Québec fabrique déjà, mais exporte en masse certains des intrants dont nos manufacturiers ont besoin, mais qu’ils doivent donc importer. Il arrive enfin que des fournisseurs locaux alternatifs existent sans même que nos importateurs en aient connaissance.

Le Québec demeure ainsi dépendant d’importations hautement carbonées (agroalimentaires, chimiques et pharmaceutiques, métalliques, automobiles, énergétiques, etc.), puis peine à accroître le taux d’efficacité technologique de ses industries, solution pourtant incontournable aux pénuries de travailleurs comme à la transition verte.

Décarboner nos industries tout en important de plus en plus massivement d’Asie et d’Europe est incohérent. Recourir aux travailleurs migrants pour combler des milliers de postes à faible valeur ajoutée, tout autant. En date de la mi-2022, à peine 10 % des postes vacants au Québec exigeaient un diplôme universitaire et près de 60 %, un diplôme d’études secondaires ou aucun diplôme.

C’est que la maturité technologique de notre secteur de la fabrication, malgré un niveau enviable à l’échelle du Canada, reste déficiente et plombe sa productivité. À l’exception de l’aérospatiale, nos industries de haute technologie génèrent d’ailleurs des déficits commerciaux récurrents.

La robotisation du secteur manufacturier, en forte croissance, demeure néanmoins très inférieure aux niveaux atteints notamment en Ontario, aux États-Unis, en Allemagne, en Chine ou au Japon. L’adoption de technologies propres (carburants renouvelables, réseaux électriques intelligents, stockage d’énergie, etc.) et de technologies 4.0 (intelligence artificielle, impression 3D, bio/nanotechnologies, etc.) demeure également embryonnaire, en particulier dans les créneaux traditionnels.

Le constat est donc implacable. Pour extirper le Québec du piège de la dépendance aux importations et faire monter en gamme son secteur manufacturier, il faudra recourir à une pratique oubliée : la planification industrielle.

Plusieurs États occidentaux l’ont déjà compris : ce qui s’impose, c’est une véritable planification pluriannuelle fixant priorités, cibles et plans d’action détaillés en matière de substitution des importations, de modernisation technologique, puis de (re)qualification professionnelle.

Une équipe permanente devrait notamment être établie à l’échelle ministérielle afin d’analyser en continu le profil technologique et les chaînes d’approvisionnement des principaux secteurs industriels, pour en déterminer les vulnérabilités comme les occasions stratégiques.

Au cas par cas, des alliances industrielles pourraient être formées et regrouper les parties prenantes afin d’assurer la concertation et le financement nécessaires à la réorganisation des chaînes d’approvisionnement et de production, puis à la modernisation technologique de celles-ci.

La prospection d’investissements étrangers devrait être encore plus finement ciblée et servir d’appui au plan d’ensemble comme aux stratégies sectorielles, afin que ce capital renforce nos chaînes de valeur locales sans drainer davantage notre bassin limité de main-d’oeuvre spécialisée.

L’augmentation du PIB réel par habitant comme la décarbonation de l’économie québécoise ne se réaliseront ni grâce à l’immigration ou au capital étranger, ni par la délocalisation de notre empreinte carbone.

Il ne tient qu’à nous de restructurer notre tissu industriel et de repenser nos stratégies commerciales. Produire mieux pour importer moins : voilà le gage d’un Québec plus riche, plus résilient et plus vert.

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