La proto-laïcité du Québec

«Les actions judiciaires portent essentiellement sur les marques du religieux dans l’éducation nationale et, plus largement, sur les modes du “vivre ensemble” dans un pays en mutation», précise l’auteur.
Photo: Marie-France Coallier archives Le Devoir «Les actions judiciaires portent essentiellement sur les marques du religieux dans l’éducation nationale et, plus largement, sur les modes du “vivre ensemble” dans un pays en mutation», précise l’auteur.

Voilà quinze ans déjà, la commission Bouchard-Taylor se prononçait sur les accommodements raisonnables, les signes religieux dans la fonction publique, le crucifix et les prières municipales. Depuis, la récente Loi sur la laïcité de l’État (loi 21) se trouve menacée de poursuites judiciaires au Québec comme au Canada au nom de la « liberté religieuse ». Quel recul prendre pour aborder sereinement les débats sur la laïcité à propos de cette loi démocratiquement votée à la majorité de la Chambre ?

Les actions judiciaires portent essentiellement sur les marques du religieux dans l’éducation nationale et, plus largement, sur les modes du « vivre ensemble » dans un pays en mutation. Ces questions sont-elles propres à notre époque, ou ne méritent-elles pas d’être mises en perspective sur une plus longue durée ? Comme historien de la littérature et comme citoyen, j’estime que la laïcité doit encore et toujours être mieux comprise et défendue dans ses principes, dans son application, mais aussi dans son historicité.

L’idée que ces tensions entre l’État et les religions seraient des plus récentes au Québec et tout à fait conjoncturelles, qu’elles seraient liées à de nouvelles questions d’immigration, de diversité culturelle et cultuelle, est répandue, mais l’histoire nous apprend tout le contraire. Elle nous rappelle que, dès l’origine, le Québec a connu des débats sur la neutralité religieuse de l’État, sur le rapport de l’école aux religions, sur l’égalité citoyenne, sur la liberté de religion, mais aussi sur la liberté de conscience.

Je situe pour ma part les sources de la libre-pensée à la fin du XVIIIe siècle, époque à laquelle s’exprimaient les premiers lettrés francophones de la colonie récemment cédée par la France aux Britanniques. Nous voilà à l’origine même de la province du Québec. C’est alors qu’à la faveur de l’imprimerie nouvelle (1764) apparaissent dans l’espace public des opinions tranchées sur les affaires de l’État et sur la religion. Une forme de proto-laïcité s’y fait jour.

Des controverses littéraires et philosophiques fusent dans la Gazette littéraire de Montréal (1778). On y commente favorablement les oeuvres de Voltaire. Les étudiants du Collège de Montréal y livrent sous pseudonymes des textes affranchis qui irritent leurs maîtres sulpiciens, au point que ces derniers obtiendront la fermeture du journal et l’emprisonnement de ses animateurs. Pierre du Calvet appelle à la création d’une chambre d’assemblée élective ; il promeut une éducation supérieure non réservée à la formation des prêtres et qui s’adresserait à « toutes les classes des Citoyens de l’État ». Vaste programme qui inspirera la première constitution canadienne de 1791.

Ce souci d’éducation publique non cléricale est dans l’air du temps. Est lancée en 1789 une enquête sur « les moyens efficaces pour empêcher les progrès de l’ignorance ». Le système éducatif serait neutre, dégagé de toute dénomination religieuse et géré par un conseil composé d’autant de Canadiens que d’Anglais. L’évêque de Québec, Mgr Hubert, s’y oppose, contrairement à son propre coadjuteur, Charles-François Bailly de Messein.

Professeur de rhétorique et homme des Lumières, ce Montréalais déplore l’absence d’une institution de haut savoir au Québec. Bailly de Messein prône l’établissement d’une université québécoise dont les professeurs seraient recrutés parmi des « hommes sans préjugés ». Il tonne aussi contre les « proto-défenseurs de l’ignorance au XVIIIe siècle ». Point de théologie dans le cursus de cette université publique ouverte aux deux confessions, mais dont la neutralité serait garantie par le gouvernement. Quant à la pratique religieuse dans la Cité, le sage professeur la restreint à l’espace privé ou aux lieux de culte.

Ce qui frappe dans la démarche du tempétueux coadjuteur, c’est le soin qu’il prend à publier son opinion de février à octobre 1790. Entretemps, il attaque encore publiquement son évêque dans une lettre ouverte à la Gazette de Québec. Il s’agit alors d’un autre sujet tabou dans l’Église : la question des fêtes religieuses (déjà fustigées par Voltaire). L’automne suivant, c’est une pétition d’appui à l’établissement d’une « Université de la province de Québec » qui paraît dans la Gazette de Québec.

Toujours au sujet de l’éducation, un ancien élève des sulpiciens, Henry Mézière, admirateur de la Révolution française et auteur de La Bastille septentrionale (1791), dira de son alma mater : « un Collège confié à d’ignares Ecclésiastiques fut le tombeau de mes jeunes ans ; j’y puisai quelques mots latins, et un parfait mépris pour mes professeurs ».

Nous sommes bien loin, avec l’actuelle loi 21, de l’anticléricalisme des tout premiers intellectuels québécois. C’est que l’Église catholique n’est plus aussi « conquérante » que jadis. La déconfessionnalisation de l’école et des services sociaux est acquise, avec (en principe !) la primauté du civil sur le religieux. Mais voilà : d’autres confessions, d’autres ferveurs religieuses, d’autres intransigeances apparaissent aujourd’hui, qui relancent la question de l’expression de la foi dans les services publics, notamment à l’école.

Ces sursauts antilaïques tiennent-ils bien compte de l’évolution historique de la laïcité au Québec et du principe — conquis de haute lutte — de la neutralité religieuse de l’État ? Sans cette dernière, comment garantir la liberté de conscience comme la liberté de religion au Québec face aux menées multiculturalistes du Canada ?

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