Le déficit empathique du millénaire

Cela fait maintenant huit ans que le Yémen est plongé dans une crise humanitaire, souligne l’autrice.
Photo: Khaled Ziad Agence France-Presse Cela fait maintenant huit ans que le Yémen est plongé dans une crise humanitaire, souligne l’autrice.

Que l’on parle des crises touchant le Yémen, le Soudan du Sud, Haïti ou encore le Pakistan, celles-ci sont toutes les symboles d’un même phénomène : l’apathie occidentale face à l’autre.

La conscience d’appartenir à un même ensemble, peu importe ses origines, et d’agir comme un citoyen d’une seule et même communauté internationale semble minée par un coma végétatif sélectif. Pourquoi sommes-nous moins animés par un plaidoyer humanitaire en faveur de l’inclusion de tous ? La mise en action du cosmopolitisme semble moins réussir aux pays du Sud, dont les crises sont si facilement invisibilisées, comme en témoigne la guerre civile qui déchire le Yémen.

Cela fait maintenant huit ans que ce pays est plongé dans une crise humanitaire, sans doute la plus importante du millénaire. Encore aujourd’hui, Amnistie internationale ne semble pas y voir d’issue. Par son témoignage, le journaliste et travailleur humanitaire Jasmin Lavoie a récemment tenté de réveiller nos consciences collectives. Mais nos yeux étaient plutôt rivés sur Les tournesols de Van Gogh, tachés de soupe après une action militante, ou sur la formation du nouveau cabinet des ministres à Québec.

Aujourd’hui, un peu plus de 20 millions de Yéménites (sur une population de 30 millions) survivent grâce à l’aide humanitaire du programme des Nations unies pour le développement (PNUD) ainsi qu’à celle du Programme alimentaire mondial (PAM). L’insécurité alimentaire au Yémen touche les deux tiers de sa population. Elle n’a eu de cesse de s’aggraver, alors que la guerre en Ukraine enflamme les prix des aliments et complique l’approvisionnement du PAM. L’ironie est que notre attention est largement captée par le conflit en Ukraine, pour lequel nous nous passionnons, mais pas sur ses retombées sur les populations racisées de l’hémisphère Sud.

Biais de conscience collective

La voix de l’ONU, qui défend l’idée d’une seule communauté humaine, est de moins en moins écoutée. Elle l’est encore moins quand les visages qu’elle met en avant ne sont pas ceux auxquels on s’identifie naturellement. C’est la base du journalisme occidental : la pertinence de la nouvelle dépend de la capacité du lecteur (c’est-à-dire nous) à s’y reconnaître.

Face à un tel désengagement, c’est l’actualité sensationnaliste qui gagne la guerre des clics, reléguant les crises qui se déroulent sous nos yeux indifférents à des rubriques cachées dans les sections internationales de nos médias. Comment mettre fin à ce somnambulisme occidental et s’engager dans un cosmopolitisme critique et surtout non complaisant devant les tragédies des corps non blancs ?

L’un des arguments évoqués pour défendre l’accueil de réfugiés ukrainiens réside dans la ressemblance entre nos peuples et le peuple ukrainien : « Ce sont des gens comme nous », dit-on. Les Yéménites et les Palestiniens ne font pas partie de ce « nous » que défend l’Occident. Ils sont cet autre qui n’est pas blanc. Un autre plus « habitué » à la souffrance et aux violences, dit-on encore.

Cela a été démontré dans maints discours médiatiques sur les résistances palestiniennes, vivement dénoncées, parfois même qualifiées de résistances terroristes, alors qu’aujourd’hui on dit trouver inspirante la force des résistances ukrainiennes. Pourquoi héroïser l’un, mais déshumaniser l’autre ? Cette logique, alimentée par un cosmopolitisme critique, prouve pourtant qu’il n’y a pas de victime idéale comme il ne peut pas exister de crise idéale.

Le but n’est pas de culpabiliser les citoyens occidentaux, mais plutôt d’éveiller leur conscience à la médiatisation sélective des conflits dans le monde. Pour que l’attention accordée au « nous » du Yémen, de la Palestine ou du Pakistan soit équivalente à celle accordée au « nous » de l’Ukraine.

Pour réveiller une communauté internationale passive, il faut ouvrir la discussion. Les arts excellent à engager une réflexion et à sensibiliser les collectivités aux crises humanitaires et au sort des réfugiés climatiques, si lointains soient-ils. La preuve en est avec le film d’animation Dounia et la princesse d’Alep, réalisé par Marya Zarif et André Kadi. Au Festival du nouveau cinéma (FNC), la productrice de ce film, Judith Beauregard, a expliqué son désir de sensibiliser, grâce à des récits comme celui-là, les spectateurs (entendre nous, les Occidentaux) aux crises vécues par ceux qui ne leur ressemblent pas.

Ce film, qui humanise des souffrances si souvent déshumanisées ici, fait partie de la solution pour lutter contre l’indifférence occidentale. Car l’art, en choquant, en ébranlant et en culpabilisant, fait prendre conscience à chacun de ses privilèges tout en mettant un terme à l’empathie sélective qui obstrue notre lecture de l’actualité.

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