La fin de la peur?

Anaïs Barbeau-Lavalette sur le tournage de son film «Chien blanc»
Photo: Belen Garcia Anaïs Barbeau-Lavalette sur le tournage de son film «Chien blanc»

Mon dernier film, Chien blanc, prend l’affiche aujourd’hui. Adapté de l’oeuvre du même nom de Romain Gary, publiée en 1970, il raconte l’histoire (vraie) d’un chien dressé pour attaquer les personnes noires, chien que recueillent l’écrivain Romain Gary et sa femme, l’actrice Jean Seberg, au lendemain de la mort de Martin Luther King.

Le questionnement central de l’oeuvre, celui d’un Blanc, posé par Romain Gary, m’habite depuis longtemps : comment adhérer à une lutte qui ne nous appartient pas ? J’ai posé la question, il y a 12 ans, dans mon film Inch’allah. Je l’ai posée à nouveau, il y a huit ans, dans mon roman La femme qui fuit. Chaque fois, des femmes blanches se retrouvent au coeur d’un conflit qui n’est pas le leur et qui pourtant les bouleverse.

Les personnages centraux de Chien blanc résument, en deux lignes de dialogue, la mise en abyme évidente du film :

Jean : « Je ne suis pas victime, alors je ne peux pas me battre, c’est ça ? »

Romain : « Tout est dans la façon de se battre. »

Ma façon, il me fallait ici l’inventer. Il fallait que la forme du film (sa fabrique) rejoigne le fond (son histoire). Si, dans l’oeuvre, l’implication de Gary et Seberg est maladroite, je voulais tenter de ne pas les imiter et bien réfléchir la mienne. Il fallait que je partage le film avec ceux qui savent le racisme. Avec ceux qui le vivent. Sauf que j’avais peur. Peur de blesser, peur de me tromper, peur de m’approprier leurs drames. J’avançais en terrain miné, mais c’était là, exactement, le sujet du Chien blanc que je voulais faire.

J’ai travaillé longuement sur le scénario avant d’avoir le courage de partager mon désir avec d’autres penseurs, issus de la communauté afro-descendante. J’étais terrifiée à l’idée qu’ils rejettent, en bloc, ma proposition. Plusieurs ont finalement lu et analysé le scénario. Leur perception m’a accompagnée dans le processus, et j’ai décidé de poursuivre, avec eux.

Maryse Legagneur et Will Prosper, cinéastes et militants, ont accepté d’être impliqués, accompagnant le projet depuis le scénario jusqu’au montage. Tous deux Afro-descendants, ils ont apporté leur savoir et leur sensibilité à mon film. Un dialogue neuf, fragilisant et essentiel, s’amorçait.

De façon très concrète, ils ont encadré les scènes plus difficiles du tournage, présentant par exemple aux figurants blancs et noirs le contexte historique de la ségrégation, des strange fruits, des lynchages. Des discussions neuves, émouvantes et brillantes, sont ainsi nées sur le plateau, éclairées par leur regard sur le contexte des scènes.

 

Maryse et Will étaient là pour pointer mes angles morts. Pour lever tous les drapeaux rouges devant les pièges invisibles à mes yeux. Jamais je n’ai pris conscience de façon aussi tangible et profonde de ma blancheur. Le processus, vulnérabilisant, parfois confrontant, fut d’une richesse incroyable. Les impacts de tel ou tel choix de réalisation, ceux de telle phrase ou même de tel choix de décor ou d’accessoires furent discutés. Les consultants ont aussi pris part à différentes phases du montage, me questionnant perpétuellement et intelligemment sur mes choix. Je les ai parfois écoutés, parfois non. C’était le deal : on avançait côte à côte, mais je tenais les rênes de l’histoire et j’en assumais les choix.

De nouvelles idées sont nées de ces conversations, souvent surprenantes. Et au final, leur collaboration n’aura pas fait un film plus lisse ni plus moral. Leur présence engagée aura fait de Chien blanc un meilleur film.

Pourtant, quand l’heure est venue de fixer le générique, ils ont hésité à y apposer leurs noms. Peur du jugement de leur propre communauté. Peur de devenir les boucliers du film d’une Blanche. Peur compréhensible, qu’ils ont affrontée au nom de la suite. Au nom du dialogue souhaité, qui reste à inventer, ils ont signé le film.

Je souhaite que notre premier pas, imparfait, mais courageux et assumé, puisse ouvrir la discussion. Je souhaite que le film engage un dialogue, des questionnements de fond, des transformations dans notre façon de raconter. Parce que l’art peut être un éteignoir ou un tremplin. Il est possible de rester terrés, chacun campé d’un bord de la peur. Il est aussi possible de l’embrasser, cette peur-là, et de se demander, ensemble : « Qu’est-ce qu’on fait, après ? »

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Si les consultants sur mon film furent des guides essentiels, leur salaire ne semblait pas assuré et il aura fallu batailler pour l’obtenir. Impliquer les minorités sur un film les mettant en scène devrait pourtant être aussi normal qu’engager des cascadeurs pour les scènes d’action et des coordonnatrices à l’intimité pour les scènes de sexe.

Tout est encore à faire, et bien des obstacles restent à franchir : des règles syndicales figées nous ont d’abord empêchés d’engager des stagiaires afro-descendants. « Ils prendraient la place d’autres, qui ont accumulé leurs heures de travail… » Autrement dit : ils prendraient la place d’un homme blanc. Voici une parfaite définition du racisme systémique.

Les systèmes se défont à coups de pied dans les portes closes.

Par les brèches créées, plusieurs artisans et stagiaires afro-descendants se sont joints à l’équipe de tournage, modifiant, pour tous les artisans et techniciens blancs, notre rapport à la création. Devant le regard d’une personne noire, une personne blanche agit et réfléchit différemment. Et ce « différemment » était notable sur Chien blanc.

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Dans les années soixante, James Baldwin a écrit que « l’Histoire n’est pas le passé. L’Histoire, c’est maintenant. Nous sommes l’Histoire ».

Cette semaine, un homme noir s’est — encore — injustement fait arrêter. J’ai honte. J’ai le goût de hurler. Le cinéma est un outil pour le faire.

Le 3 novembre dernier, Chien blanc a été présenté devant une salle remplie de 840 élèves, âgés de 11 à 18 ans. À la suite de la projection, un échange. Sur la scène : Vanessa Destiné, journaliste, Will Prosper, cinéaste et militant, Jhaleil Swaby, acteur — tous les trois Afro-descendants. Denis Ménochet, acteur, et moi-même, cinéaste — tous les deux Blancs.

Et cette question rafraîchissante, venue d’un jeune homme sous sa capuche, lancée du balcon : « Mais la finale de votre film, elle dit quoi au juste ? » Je prends quelques secondes, je parcours des yeux cette mémorable assemblée, des visages de partout, leurs mains enlacées, leurs yeux embués. Bravant sa timidité, une étudiante complète, déposant une réponse sur le silence attentif de l’audience.

« Moi, je pense que ça dit que l’éducation, c’est le seul médicament…, genre ? »

À mon tour, intimidée par leur intelligence : « Oui. C’est à peu près ça que ça dit… Genre… »

Une pléiade d’immenses et belles questions jaillissent alors du jeune public. Abreuvés par le film, 840 ados échangent avec nous sur la haine, l’amour, l’engagement, la peur, la solidarité, la colère, l’espoir et la liberté. Ils sont l’Histoire. Et ça me rassure.

Au dire de Will Prosper, la teneur de cette discussion était, pour lui qui en a vécu plusieurs, une première. Si le film peut permettre ça, nous aurons, ensemble, pris le plus beau risque du monde.

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