Bernard-Henri Lévy, l'ENAP et la «nouvelle religion américaine» - Un beau cas d'aveuglement intellectuel

En a peine à distinguer ce qu'il y a de plus consternant dans le texte de Bernard-Henri Lévy, publié d'abord dans Le Point du 11 mars et repris le lendemain dans Le Devoir, sur la controverse entourant l'embauche d'Alain Juppé par l'École nationale d'administration publique (ENAP), la pauvreté de l'argumentation ou l'aveuglement intellectuel de l'auteur.

Selon M. Lévy, les protestations soulevées par l'embauche de l'ex-premier ministre français ont un caractère fondamentalement religieux et s'expliquent par l'influence du «néoprotestantisme» américain, rien de moins. Soucieux de nous convaincre de sa clairvoyance, il n'hésite pas à parler de croisade, de maccarthysme, d'intégrisme, de fondamentalisme.

La légèreté avec laquelle de telles accusations sont lancées a quelque chose d'affligeant. On ne peut, de même, que se désoler de la façon dont il gomme, au passage, toutes les spécificités historiques et culturelles du Québec afin de présenter l'image d'un continent nord-américain monolithique et tout empreint de religion. À le lire, on pourrait presque croire que nous faisons désormais partie du Bible Belt!

Difficile de réprimer un sourire lorsque M. Lévy cite pour illustrer sa thèse, en plus des commentaires de Gérard Bouchard et de Peter Leuprecht, les propos d'«un certain Jacques Palard» qui a osé publier un texte sur cette affaire dans Le Devoir du 26 février. M. Palard sera sans doute fort étonné de se voir ainsi devenu l'une des voix du puritanisme nord-américain, lui qui est directeur de recherche à l'Institut d'études politiques de Bordeaux. Tout comme M. Leuprecht, Autrichien d'origine, qui a enseigné pendant des années aux Universités de Strasbourg et de Nancy ainsi qu'à l'Académie de droit européen de Florence...

Difficile de ne pas rire lorsque Bernard-Henri Lévy va jusqu'à affirmer que M. Juppé est devenu «en quelques heures, l'ennemi public numéro un de tous les bien-pensants des académies du Canada et, proximité oblige, de l'Amérique du Nord». Quand même!

Comment ne pas s'étonner en lisant que la culpabilité de M. Juppé «ne nous dit rien, ni de sa dignité, ni de son éventuelle indignité morale, personnelle, professionnelle»? Le tribunal de Nanterre a conclu, et je cite, «que la nature des faits commis est insupportable au corps social comme contraire à la volonté générale exprimée par la loi; qu'agissant ainsi, Alain Juppé a, alors qu'il était investi d'un mandat électif public, trompé la confiance du peuple souverain». Et cela ne nous dirait rien? N'est-il donc plus permis de se demander s'il convient de confier la formation des gestionnaires de l'État à quelqu'un qui s'est permis, en tant qu'homme public, de passer outre la loi pour arriver à ses fins et qui est frappé d'inéligibilité dans son propre pays?

Un prétexte pour parler de la droite américaine

Bernard-Henri Lévy ne fait visiblement que se servir de la controverse Juppé comme prétexte pour exprimer haut et fort ses craintes, fort légitimes au demeurant, au sujet de la droite religieuse américaine. L'ennui, c'est qu'il omet de soumettre ses vues à l'épreuve des faits; non seulement il ne s'intéresse à aucun moment au contexte sociopolitique de cette affaire, mais il affiche une remarquable ignorance de la réalité québécoise.

Il est intéressant de rapprocher le texte de BHL de celui, publié dans Le Devoir du 7 mars, de Jacques-Alain Miller, directeur de programme du département de psychanalyse de l'université Paris VIII. Monsieur Miller évoque lui aussi une influence protestante sur l'affaire Juppé; selon lui, celle-ci montre «à quel point l'esprit des sectes protestantes les plus impitoyables a infecté le catholicisme québécois». L'affirmation n'est, évidemment, nullement étayée.

Il semble que, totalement décontenancés par la reprise en compte du facteur religieux et par la résurgence des préoccupations éthiques dans l'espace public, certains intellectuels français, plus pressés d'expliquer que de comprendre, se sont mis à tout ramener à la foi de George W. Bush. Ils esquissent ainsi le portait, pour eux flatteur, d'une Europe rationnelle, héritière des Lumières, qui résiste vaillamment à une Amérique obscurantiste, tourmentée par ses démons. Portrait grossier et réducteur, qui ne vient que nourrir les préjugés les plus faciles. On est tenté de rappeler, ici, que la Raison n'est pas qu'un étendard qu'il suffit de brandir. Encore faut-il en faire usage.

À voir en vidéo