Des jeunes intellectuels bien préoccupés

«Les résultats électoraux n’étant pas représentatifs de la volonté des électeurs, nous sommes d’avis qu’une réforme du mode de scrutin est nécessaire», estiment les autrices.
Graham Hughes La Presse canadienne «Les résultats électoraux n’étant pas représentatifs de la volonté des électeurs, nous sommes d’avis qu’une réforme du mode de scrutin est nécessaire», estiment les autrices.

Les résultats des récentes élections provinciales québécoises auront permis à plusieurs de voir que le mode de scrutin actuel affaiblit, plutôt qu’il renforce, la confiance dans les institutions démocratiques québécoises et l’adhésion à celles-ci. Le portrait de ces résultats était bien clair le 3 octobre dernier.

En effet, alors que la Coalition avenir Québec (CAQ) a obtenu 40,98 % des voix, le parti s’est vu accorder une représentation de 90 députés sur une possibilité de 125. Le Parti libéral du Québec, Québec solidaire et le Parti québécois, ayant obtenu respectivement 14,37 %, 15,43 % et 14,61 % des votes, composent le reste de l’Assemblée nationale avec 35 députés. Il s’agit d’un non-sens puisqu’environ 60 % des électeurs ont voté pour une formation politique autre que la CAQ. Les résultats électoraux n’étant pas représentatifs de la volonté des électeurs, nous sommes d’avis qu’une réforme du mode de scrutin est nécessaire.

Qui plus est, pour les 530 786 électeurs qui ont donné leur voix au Parti conservateur du Québec (PCQ) — un parti qui ne se voit pas accorder de place à l’Assemblée nationale —, une telle réalité doit forcément affecter leur confiance déjà ébranlée envers notre système politique.

Le premier ministre François Legault doit maintenant se mordre les doigts d’avoir affirmé que la question de la réforme du mode de scrutin était seulement une préoccupation partagée par « quelques intellectuels ». Cette affirmation avait d’ailleurs suscité la surprise de plusieurs à ce moment, étant donné le fait, entre autres, que la révision du mode de scrutin faisait partie des promesses électorales de son parti lors des élections de 2018 et que son discours de l’époque était fort différent.

Il est à se demander si, au Québec, en 2022, le premier ministre trouve acceptable qu’une personne sur sept ayant voté pour un parti politique ne se retrouve pas à l’Assemblée nationale. Estime-t-il normal qu’un parti ayant récolté 40 % des votes se voie obtenir 72 % des sièges?

Nous vivons une période de réalignement politique ; nous ne sommes plus dans un système partisan où règne le bipartisme, mais bien dans un modèle multipartite. Les règles encadrant le processus électoral demeurent toutefois inchangées, ce qui ne favorise pas l’adaptation à cette nouvelle réalité autant pour les partis politiques que pour les acteurs politiques.

Il nous apparaît qu’il serait fort pertinent qu’un chantier de réflexion s’ouvre à cet effet, il y va de l’équilibre de notre société. Il s’agit d’une question de représentativité, mais il s’agit également d’assurer les droits politiques de tous les citoyens en leur accordant une place au Parlement. Il en revient au lien d’appartenance à la société québécoise, puisque cela concerne la cohésion sociale. C’est une question de vivre-ensemble.

Favorisons-nous la cohésion sociale sur le territoire au sein du gouvernement ? Ou facilitons-nous plutôt des parcours d’engagement qui éloignent les citoyens de leurs institutions politiques ?

Le premier ministre doit être en mesure de reconnaître le besoin que les structures nécessaires à ce travail soient mises en place — par la création d’un espace où tenir ces discussions — et de considérer une plus grande représentativité, qui favoriserait la participation publique et une saine démocratie.

François Legault se rend-il compte qu’il a pris la décision de ne pas maintenir le lien de confiance entre certains citoyens et leurs institutions politiques en refusant au chef du PCQ de tenir des points de presse à l’intérieur de l’enceinte du parlement ?

Les études en psychologie cumulent des années et des années de littérature sur le sujet quant aux effets sur les trajectoires individuelles et les parcours d’engagement. Le projet de Recherche et action sur les polarisations sociales et le Réseau des praticiens canadiens pour la prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent se penchent entre autres sur ces questions. Du côté de la communication, les chercheurs du Laboratoire sur l’influence et la communication, entre autres, s’intéressent aux pratiques de la communication qui permettent à l’influence de s’exercer dans différents contextes et de générer alors des effets — et des affects — qui suscitent l’adhésion, l’engagement ou encore la mobilisation des citoyens.

Aux États-Unis, nous avons été témoins, au cours des dernières années, des effets de la mise à l’écart d’une portion de la population. Les travaux en sociologie, en communication et en science politique ne sont pas une denrée rare sur le sujet.

Bref, bien que l’on puisse comprendre que la CAQ ait désormais d’autres priorités, il n’en demeure pas moins que la pertinence de cet exercice dans notre société est bien réelle et que la nécessité de repenser et d’actualiser notre mode de scrutin nous apparaît bien claire et sans équivoque.

Enfin, certaines questions demeurent : 1. Qui prendra l’initiative, assumera la responsabilité et aura le courage de lancer ces travaux ? 2. Quand est-ce que l’on pourra espérer voir arriver la réforme du mode de scrutin dans notre histoire collective avec un grand H ?

Il y va de la responsabilité du premier ministre et du gouvernement de s’assurer que les institutions politiques représentent — et ce, à juste titre — la volonté de la population. Il y va en effet de notre démocratie. Un récent sondage Léger-Le Journal de Montréal démontre d’ailleurs que 53 % des électeurs québécois appuient la révision du mode de scrutin, alors que 27 % sont contre cette idée et que 20 % se trouvent à être indécis. La question de la réforme du mode de scrutin ne concerne donc pas seulement « les intellectuels », mais bien tous les citoyens qui voient leurs choix politiques être sous-représentés à l’Assemblée nationale en raison de la distorsion créée par le mode de scrutin actuel. Faut-il également rappeler que le Mouvement démocratie nouvelle travaille en ce sens depuis plus de 20 ans maintenant.

En espérant que le chantier de la réforme du mode de scrutin sera mis sur pied rapidement.

Albert Laurence, candidat à la maîtrise en communication politique au département de science politique, Université Laval

Beatrice Sunderland, candidate à la maîtrise au département de communications et études des médias, Université Concordia.

Justine Vézina, candidate à la maîtrise professionnelle en science politique, Université Laval.

Simon Fitzbay, doctorant en Lettres (communication sociale), Université du Québec à Trois-Rivières

Manuel Quintin, candidat à la maîtrise en science politique au département de science politique, Université Laval

Isabella Vilaire, candidate à la maîtrise au département de communication sociale et publique, Université du Québec à Montréal

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