Les jeunes victimes du travail qu’on ne veut pas voir

«Entre 2011 et 2021, les moins de 16 ans qui ont été soignés pour un accident du travail étaient au nombre de 136; le plus jeune était âgé de 12 ans», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Entre 2011 et 2021, les moins de 16 ans qui ont été soignés pour un accident du travail étaient au nombre de 136; le plus jeune était âgé de 12 ans», écrit l'auteur.

Un mercredi comme tant d’autres dans une école secondaire de Montréal-Nord. « Qui a travaillé hier soir ? » Dans la classe de cinquième, près de la moitié des élèves lèvent la main. La veille, un mardi comme tant d’autres, ils n’ont donc pas eu le temps d’ouvrir L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, le roman qu’ils sont censés lire en ce moment.

« Qui a travaillé la fin de semaine dernière ? » Presque toutes les mains se lèvent. D’accord, les élèves de l’école secondaire Amos, âgés de 16 à 20 ans, sont plus âgés que la moyenne. Pas étonnant qu’ils travaillent à temps partiel ou à temps plein. C’est pour ça que leur professeure de français m’a invité, moi, le journaliste, à leur parler de la santé et de la sécurité du travail.

« Quel est l’âge minimum légal pour travailler au Québec ? » Les réponses fusent, toutes mauvaises. La bonne réponse est pourtant d’une simplicité… enfantine : il n’y a pas d’âge minimum légal, et ce, depuis 42 ans. Oui, une écolière de 11 ans peut travailler tous les soirs de la semaine si ses parents sont d’accord. À partir de 14 ans, elle n’aura même plus besoin de demander leur permission. Car à cet âge, en matière d’emploi, « le mineur […] est réputé majeur », selon le Code civil.

Il ne faut plus s’étonner d’apprendre que, chaque année, des centaines d’enfants se blessent assez gravement pour être indemnisés par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). En 2021, ce fut le cas de 203 enfants de moins de 16 ans ; le plus jeune avait 12 ans. On sait que ces chiffres sous-estiment l’ampleur du problème. Beaucoup de jeunes ignorent jusqu’à l’existence de la CNESST et, chez ceux qui la connaissent, certains hésitent à faire une réclamation de crainte de perdre leur emploi.

Est-ce acceptable ?

Des centaines de préados et d’ados, peut-être même plusieurs centaines, se blessent donc au boulot chaque année. C’est intolérable, bien sûr — un blessé sera toujours un blessé de trop —, mais est-ce acceptable ? C’est la question autrement plus difficile que le Québec refuse de se poser.

Dans le fond de la classe, Laurie-Anne lève la main. Impossible de ne pas voir ses ongles rose bonbon. Elle avait 15 ans lorsqu’elle s’est brûlée à l’avant-bras droit en nettoyant la machine à pop-corn du cinéma où elle travaillait. « Cela faisait très mal, dit-elle, et j’ai continué mon travail en pleurant. » Elle a conservé des photos de la cloque, impressionnante. Trois ans plus tard, la cicatrice est encore visible. Personne ne lui avait dit que le récurant avec lequel elle s’est éclaboussée exigeait l’utilisation de gants de protection.

Certains garderont des cicatrices moins superficielles. Prenons le cas des jeunes travailleurs qui se présentent aux urgences des quatre hôpitaux québécois qui participent au SCHIRPT (Système canadien hospitalier d’information et de recherche en prévention des traumatismes), un programme de recherche fédéral sur les traumatismes. Entre 2011 et 2021, les moins de 16 ans qui ont été soignés pour un accident du travail étaient au nombre de 136 ; le plus jeune était âgé de 12 ans. Dans ce groupe, un sur quatre a été vu pour « traumatisme crânien », « blessure oculaire », « fracture » ou « blessure grave incluant amputation ». Oui, amputation.

Je repose la question : c’est acceptable ? C’est le prix que sont prêts à payer les Québécois au bénéfice des entreprises qui recrutent des enfants à bon marché ? (Leur salaire est égal à celui des adultes, mais pas les cotisations sociales versées par l’employeur, un peu inférieures.) La réponse est oui, si je me fie aux réactions provoquées par mes articles depuis… 31 ans.

Dans « La semaine de 60 heures », publié dans L’Actualité en 1991, je révélais que la loi de 1907 interdisant le travail des enfants avait été abrogée par René Lévesque en 1980 dans le cadre de la réforme de la santé et de la sécurité du travail, ce qui avait échappé à presque tout le monde. Des préados travaillaient la nuit en toute légalité ! Ce « papier » provoqua un tollé. Le gouvernement libéral de l’époque demanda à quatre conseils consultatifs de se prononcer. L’un d’eux, le Conseil de la famille, appela Québec non pas à interdire le travail des enfants, mais à le « baliser ».

Le gouvernement de Robert Bourassa fit la sourde oreille même, et il fallut attendre la victoire du péquiste Lucien Bouchard, en 1995, pour modifier la Loi sur les normes du travail. Elle interdit désormais le travail de nuit des enfants en âge d’aller à l’école et les tâches « susceptibles » de nuire à leur santé ou à leur scolarité.

Un âge minimum légal

 

Constatant la progression des accidents, je suis revenu sur le sujet au fil des décennies. Dans « Se tuer à l’ouvrage », paru dans L’Actualité en 2008, je mettais l’accent sur trois décès survenus cette année-là : un éboueur de 14 ans (en Gaspésie), un travailleur agricole de 13 ans (en Montérégie) et un employé d’une scierie de 16 ans (dans l’Outaouais). Au printemps dernier, cette fois-ci dans La Presse, je signalais que le nombre de victimes avait explosé, 203 blessés âgés de moins de 16 ans en 2021, du fait de la pénurie de main-d’oeuvre. C’est-à-dire quatre fois plus que le chiffre que j’avais donné dans mon premier article… paru en 1991 !

Avant la campagne électorale, la députée libérale Marwah Rizqy a certes soulevé la question à l’Assemblée nationale, mais le thème n’a pas été évoqué, pas même du bout des lèvres, dans les débats des chefs. De toute évidence, plus d’un parti politique craint de mécontenter des parents fiers de voir le plus grand travailler.

François Legault n’aime pas la « chicane », et l’adoption d’un âge minimum légal, à l’instar de toutes les autres provinces, pourrait en provoquer toute une. D’autant plus que les adultes, dans cette affaire, ont du mal à aborder le sujet autrement que par leur expérience personnelle, en général bonne, fort heureusement. Ceux-là oublient un peu vite les risques en tout genre que courent les ados au boulot. Tant pis si elles se brûlent avec de l’huile à 168 degrés (température de cuisson des frites) ou si elles sont agressées sexuellement sur leur lieu de travail ?

L’intérêt collectif, celui qui nous ferait voir plus loin que le bout de notre nez, valoriser l’éducation au sens large comme au sens étroit et, par-dessus tout, tenir compte des intérêts de l’enfant, est balayé sous le tapis. Et dire que le Canada a ratifié, en 2016, la Convention 138 de l’Organisation internationale du travail, s’engageant par le fait même à fixer un âge minimum et à l’augmenter progressivement. Sans oublier que, dès 1991, le gouvernement du Québec s’est déclaré « lié » par la Convention relative aux droits de l’enfant, laquelle prévoit la fixation d’un âge minimum d’admission à l’emploi…

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