Les mondes du président Lula

«En déclarant que sa victoire était celle de la conception la plus large de la démocratie, Lula a fait de son retour un geste ultime pour celle-ci», écrit l'auteur.
Photo: Carl de Souza Agence France-Presse «En déclarant que sa victoire était celle de la conception la plus large de la démocratie, Lula a fait de son retour un geste ultime pour celle-ci», écrit l'auteur.

La victoire à bout de souffle de Lula à la présidentielle brésilienne du dimanche 30 octobre m’a incité à retourner à la notion de mondes qu’emploie Hubert Védrine dans son récit des années Mitterrand. Dans Les mondes de François Mitterrand (Fayard), il décrit cette notion comme le heurt « entre une volonté individuelle puissante et une formidable réalité ». De 1981 à 1996, le monde de deux décennies de reconstruction de la gauche française et d’un programme de changement s’est heurté à la réalité d’un monde à l’aube du néolibéralisme. Bien que français, ce récit relève de la nature de la politique telle qu’elle se fait au sein des institutions de gouvernement.

Avec 50,9 % des votes, Lula a été élu pour une troisième fois président du Brésil. Du 1er janvier 2023 au 31 décembre 2026, ce troisième mandat sera sans doute marqué par le corps à corps du monde de la volonté du président Lula avec les mondes auxquels celui-ci devra faire face.

Le discours de la victoire a dévoilé ses ambitions : le président élu a souligné le défi de rétablir la paix sociale mise à mal par une campagne électorale particulièrement déchirante. Il s’agit de montrer qu’il n’y a qu’un seul pays, malgré les clivages profonds que ce vote aux allures référendaires a dévoilés. Lula a promis de faire de la lutte contre la faim et la pauvreté sa priorité. Il souhaite en finir avec la déforestation en région amazonienne. Il entend reconstruire l’image du Brésil à l’international et reprendre la campagne pour la réforme des Nations unies, où il espère faire du Brésil un membre permanent du Conseil de sécurité. Le voici pour le monde de la volonté de Lula. Qu’en est-il du monde de la réalité, où ses ambitions devront se réaliser ?

Un pays divisé dans un monde nouveau

 

Dans un pays frappé par des inégalités sociales profondes, le constat de la division ne saurait guère nous surprendre. La montée en puissance de Bolsonaro a cependant transformé les lignes de fracture. Portant ce qui a été nommé un « programme des moeurs », le héros d’une droite parvenue à l’extrémisme a redonné sens au religieux dans le débat public. D’emblée, la gauche a été prise de court par l’émergence de sujets tels que la défense de la famille traditionnelle (lire : un mariage hétérosexuel), l’antiavortement (même dans les situations où la loi le permet), la liberté d’expression dans les universités, « l’idéologie de genre » et l’alignement sur l’État d’Israël.

Habituée à un discours axé sur la lutte contre la pauvreté et sur les droits de la personne, la gauche a été déstabilisée par les nouveaux clivages consolidés par la droite bolsonariste. Faisant preuve de pragmatisme, Lula a préparé une « Lettre aux évangéliques » et déclaré son opposition à l’avortement. Mais jusqu’où ira l’appui de la gauche à une formule du compromis après les blessures de la destitution de Dilma Rousseff en 2016 ?

Plus que l’écart minimal entre les deux candidats, c’est la division idéologique entre une droite extrême et une gauche en quête d’identité qui soulève des défis pour le pays et pour la réussite du troisième mandat de Lula.

Or, la scène internationale que retrouvera le nouveau président s’est elle aussi complètement transformée. À ce sujet, son premier défi sera de rétablir l’image du Brésil, trop liée au style explosif et au bilan environnemental désastreux de Bolsonaro. Il s’agit d’un défi majeur. Dans un monde polarisé par l’invasion russe de l’Ukraine, Lula ne pourra plus faire jouer l’axe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) comme jadis. D’autant que la conclusion de l’accord de libre-échange entre le Mercosul et l’Union européenne fait partie de sa plateforme électorale.

Les mondes du passé

 

De tous les mondes qui peuvent bouleverser celui de sa volonté personnelle, Lula devra composer avec la comparaison incessante avec son bilan antérieur. Cette ombre ambiguë du passé projette à la fois le souvenir d’un président plébiscité par un taux de satisfaction de 80 % à la fin de ses deux premiers mandats et le passif de la corruption, qui a taché à jamais l’image du Parti des travailleurs.

Le défi pour Lula est de ne pas se laisser emprisonner dans cette référence au passé. La réussite de son troisième mandat exigera de trouver de nouvelles façons de faire la politique. Encore une fois, le défi est majeur. Déjà, au cours de la campagne, Lula s’est fait critiquer pour sa difficulté à incarner une offre politique allant au-delà de l’image selon laquelle c’était mieux avant.

Ces mondes du passé relèvent aussi de l’effet de pesanteur de l’histoire. La dispute opposant Lula et Bolsonaro a été l’aboutissement de cinquante ans de luttes en faveur de la démocratie et de sa consolidation par opposition à la tentation autoritaire de tenir des élections de façade. Même pendant les vingt-cinq ans de dictature militaire (1964-1989), les Brésiliens votaient.

En déclarant que sa victoire était celle de la conception la plus large de la démocratie, Lula a fait de son retour un geste ultime pour celle-ci. Malgré les chocs qui surviendront entre cette ambition et la réalité qu’elle affrontera, on ne peut que souhaiter le meilleur monde possible aux Brésiliens et à leur nouveau président.

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