La révolution queer pour en finir avec les valeurs nationales

«La langue française, dans toute sa normativité, son académicité et son monolithisme est
Photo: Photomontage Le Devoir «La langue française, dans toute sa normativité, son académicité et son monolithisme est "straight"», écrit l'autrice.

Peu d’ajouts aux dictionnaires de langue française ont créé autant de controverse que celui, en 2021, du pronom « iel » dans la version numérique du Robert. Chaque année, de « nouveaux » mots s’ajoutent en effet au répertoire lexical de toutes les langues standardisées qui font l’objet de dictionnaires. Ces mots n’ont d’ailleurs rien de nouveau : ils sortent de la bouche des gens et circulent par le fait même dans l’espace social depuis longtemps. La norme accuse effectivement des années de retard sur l’usage (et non l’inverse), et les gens n’attendent pas nécessairement qu’un mot apparaisse comme par magie dans le dictionnaire de l’élite française pour nommer le monde qui change autour d’eux, et pour se nommer eux/elles/elleux/iels-mêmes.

Cette levée de boucliers est due au fait que le pronom « iel » force une faille à la fois dans la langue française et dans la binarité de genre, puisque c’est le système grammatical tout entier, lui-même fondé sur la binarité féminin/masculin, qu’il remet en question. Au-delà de symboliser le changement linguistique, le pronom rend visibles les gens qui ne s’identifient ni comme hommes ni comme femmes, ou entre les deux, ou les deux, ce que beaucoup de gens ont du mal à concevoir. Le pronom iel signale en effet une désidentification vis-à-vis des identités dominantes (les catégories homme/femme, mutuellement exclusives) qui n’aspire pas pour autant à forger une nouvelle identité fixe.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue À bâbord !, automne 2022, no 93.

Une telle désidentification est déstabilisante. On a tendance à croire que les catégories identitaires (sexuelles ou linguistiques) qui nous définissent sont naturelles, qu’elles découlent de l’ordre normal des choses. La plupart des gens s’identifient à des catégories prédéterminées, déjà disponibles, qui dicteront par la suite, à différents degrés, leurs possibilités de vie. Le pronom iel représente donc pour certains une perte de repères, puisqu’il pointe vers de nouvelles possibilités au-delà de ce qui est généralement (re)connu, familier et permis. 

La langue, une affaire de nation

 

La langue française, dans toute sa normativité, son académicité et son monolithisme est straight. Les gens qui la défendent contre ce qu’ils présentent comme des menaces extérieures ne réservent aucune place à la déviance, à l’exploration, à la nouveauté ; l’objectif serait de préserver le français, ce qui insinue qu’il existe dans un état canonique, ancien et pur, voire naturel. Or la langue française, comme les autres langues nationales et standardisées, est une construction sociale, solidifiée au XIXe siècle avec l’émergence de l’État-nation capitaliste en Europe pour servir de pilier unificateur à celle-ci. Ce qu’on appelle maintenant une « langue » est en vérité un ramassis de formes linguistiques autrement disparates qu’on a au cours de l’histoire fixées, homogénéisées, rapatriées sous le même drapeau : anglais, italien, français. Tout ce qui tombe en dehors des limites ainsi construites — le pronom iel et les problèmes d’accord qu’il suscite, mais aussi les anglicismes, les fautes d’orthographe, les accents étrangers — figure donc comme menace à l’homogénéité (ethno)linguistique de la nation.

Le pronom iel figure doublement comme menace à la nation du fait qu’en plus de transgresser la norme linguistique, il bouleverse l’ordre hétéronormatif et patriarcal en évoquant de nouvelles identités de genre et de nouvelles sexualités qui rompent avec la famille nucléaire et ses fonctions reproductives. La visibilité accrue de ces identités et sexualités, y compris dans la langue, révèle la nature construite, flexible et artificielle de la binarité de genre et des catégories qui en découlent (homme/femme, straight/gai). « Iel » est donc un problème doublement épineux pour la nation : iel corrompt le français et participe à l’érosion de l’outil de communication qui unit ses membres, et iel met en danger sa reproduction en menaçant son taux de natalité. Les réactions au pronom iel visent ainsi à protéger le statu quo sur deux fronts : la normativité linguistique et la normativité sexuelle.

Parler queer

 

Quand des voix s’élèvent contre le pronom iel, quand on nous dit que son inclusion dans Le Robert en ligne est « destructrice des valeurs qui sont les nôtres » et qu’elle aboutira à une langue « souillée », ce qu’on nous dit, c’est que le pronom (et ce qu’il représente) érode les valeurs nationales (lire : hétéropatriarcales). And you know what ? C’est vrai : la révolution queer veut voir tomber les frontières sexuelles, nationales et linguistiques. La révolution queer veut détruire les prétendues valeurs nationales, car les communautés queers subissent régulièrement la violence de ces valeurs. La révolution queer reconnaît qu’elle est incompatible avec la nation et travaille activement à créer un monde en marge de celle-ci plutôt que de chercher à s’y tailler une place. Vivre queer, faire queer, c’est désinvestir les formes reconnues par l’État, le but étant de toujours produire des formes, des discours, des vies que le pouvoir sera incapable de reconnaître et de hiérarchiser, y compris dans l’arène de la langue.

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