Amender, plutôt qu’abolir, les liens qui nous unissent aux animaux

S’il est vrai que l’agriculture industrielle a grand besoin d’être réformée,  [...] cela ne veut pas dire pour autant que toute forme d’exploitation animale constitue un abus, écrit l’auteur.
Annik MH de Carufel Le devoir S’il est vrai que l’agriculture industrielle a grand besoin d’être réformée, [...] cela ne veut pas dire pour autant que toute forme d’exploitation animale constitue un abus, écrit l’auteur.

« Parce que l’exploitation animale nuit aux animaux sans nécessité, elle est foncièrement injuste. Il est donc essentiel d’oeuvrer à sa disparition » estiment les trois auteurs véganes qui ont envoyé ici, il y a quelques semaines, leur Déclaration de Montréal sur l’exploitation animale (avec l’appui de plus de 450 signataires), peut-être en guise de prélude à la Journée mondiale du véganisme célébrée aujourd’hui. En dépit du fait que la maltraitance animale est encore beaucoup trop commune et doit être dénoncée partout où on la rencontre, il me semble que cette déclaration abolitionniste relève moins de la raison que de la bien-pensance, « cette rouille de l’esprit qui, lentement mais sûrement, détruit tout discernement » pour reprendre la formule de Michel Maffesoli et Hélène Strohl dans Les nouveaux bien-pensants (Éditions du Moment).

Sous prétexte que la science aurait établi que certaines bêtes sont sentientes, c’est-à-dire « capables de ressentir du plaisir, de la douleur et des émotions », il faudrait mettre un terme à la plupart des relations que nous entretenons avec elles ? Interdire, par exemple, toute valorisation, de leur force de travail, de leur pelage ou encore de leur apport protéique ? Au départ, la proposition peut paraître séduisante, voire logique, mais au moment de passer de l’éthique animale abolitionniste de principe à l’éthique animale abolitionniste appliquée, il apparaît clairement que la doctrine végane ne tient pas debout.

D’abord, bien que les véganes condamnent, en principe, toute forme d’exploitation des êtres présumés sentients, en pratique, lorsqu’ils se procurent un objet ou une denrée, la simple vue, sur son emballage, du mot « végane » — ou d’une liste d’ingrédients qui ne comporte le nom d’aucune bête qui leur est familière — suffit à les rassurer. Et pourtant ! Comment peuvent-ils ne pas se soucier du fait que derrière toutes les étapes de la création de ce vêtement ou de cet aliment se cache un prodigieux ensemble d’êtres sentients ?

Chercher à réduire la souffrance

Non seulement des bêtes, comme ce robuste buffle de trait dont le labeur se cache derrière ce sac de riz, ou ce cochon tout rond dont le lisier a servi à nourrir cet épi, mais également quantité d’hommes et de femmes, bien sentients eux aussi, dont l’exploitation a permis que soient offerts en épicerie ces bananes, ces pois chiches et ces pizzas véganes toutes garnies. Dans les faits, c’est debout bien droits sur les épaules d’une quantité affolante d’êtres sentients que les véganes scandent leurs slogans abolitionnistes et réclament la fin de la paysannerie omnicole.

Ensuite, ce choix du terme « exploitation », pour décrire les rapports que nous avons avec les bêtes, est loin d’être anodin. S’il est vrai que l’agriculture industrielle a grand besoin d’être réformée, inscrite comme elle l’est dans ce consumérisme outrancier qui nous a menés à entretenir toutes sortes de rapports délétères avec le vivant, cela ne veut pas dire pour autant que toute forme d’exploitation animale constitue un abus. Pris au sens propre, exploiter signifie « mettre en valeur ». Mais c’est à son sens péjoratif, qui signifie « abuser de », que les véganes se réfèrent surtout lorsqu’ils l’emploient.

Est-il donc impensable qu’un mouton soit heureux d’un échange où sa laine lui est troquée contre une pitance généreuse et un abri confortable ? Ou encore que ces poules ou ces abeilles voient d’un bon oeil le fait que leurs oeufs et leur miel soient pareillement récompensés ? Même si la réciprocité parfaite n’existe pas, il vaut mieux amender, plutôt qu’abolir, les liens qui nous unissent aux animaux.

Proposer que cessent nos rapports avec les bêtes, sous prétexte qu’ils peuvent comprendre une part de souffrance, n’est-il pas aussi délirant que de vouloir éliminer les relations humaines, puisqu’elles peuvent elles aussi en comprendre ? Il m’apparaît beaucoup plus réaliste de chercher à réduire cette souffrance que de rêver à l’éliminer. Or, pour la réduire, il ne suffit pas de savoir que l’être sentient est capable de la ressentir, il faut aussi savoir dans quelle mesure il l’est, c’est-à-dire de quel ordre est cette souffrance. Si nous voulons faire preuve de discernement moral en cherchant à améliorer nos rapports avec d’autres êtres vivants, considérer cet ordre me semble nécessaire.

Un autoritarisme dangereux

 

Enfin, lorsque les auteurs du manifeste végane nous somment d’exclure de notre régime alimentaire toute protéine animale tout simplement parce qu’elle leur apparaît non nécessaire, prétextant que « la plupart d’entre nous peuvent d’ores et déjà se passer d’aliments d’origine animale tout en restant en bonne santé », ne trahissent-ils pas non seulement leur appartenance à une société d’abondance, mais à une caste de bien nantis qui consomment ce qu’ils veulent plutôt que ce qu’ils peuvent ?

Il me semble évident que les solutions technologiques auxquelles carburent les véganes — avec leurs aliments enrichis, leurs suppléments alimentaires et leurs produits hypertransformés — sont aux antipodes de ce dont nous avons besoin aujourd’hui pour guérir du mal de l’infini.

Se nourrir intelligemment, c’est, selon moi, s’efforcer de manger d’abord ce que l’on peut produire avec des moyens rudimentaires, donc pérennes, donc écologiques. Ce n’est pas en nous affranchissant de la nature que nous assurerons notre pérennité, mais en tentant de faire un avec elle.

Sous le couvert d’une image de mouvement caritatif — plaidant innocemment, et soi-disant rationnellement, pour un meilleur traitement de nos amies les bêtes — se cache un mouvement qui cultive, quand on y regarde de plus près, un dogmatisme et un autoritarisme extrêmement dangereux pour la santé de notre société. Avec sa certitude de disposer de la vérité et sa conviction d’avoir ainsi le droit d’imposer son abolitionnisme, le végane éthique défend, sur un fond qui s’avère massivement plus affectif que rationnel, un ascétisme bonbon auquel seule peut vouloir adhérer une société ivre de croissance.

Reprenons nos esprits et revenons sur terre !



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