Du sang sur nos maillots?

Un ouvrier transporte une charge de briques devant les drapeaux des pays participant à la Coupe du monde de football Qatar 2022, à Doha, le 25 octobre.
Jewel Samad Agence France-Presse Un ouvrier transporte une charge de briques devant les drapeaux des pays participant à la Coupe du monde de football Qatar 2022, à Doha, le 25 octobre.

Depuis 2010, au Qatar, plus de 6500 âmes de travailleurs expatriés ont cessé de briller sur les chantiers afin de faire place au rayonnement des projecteurs de la Coupe du monde de 2022. À Doha, une réelle culture d’impunité continue d’avoir raison sur les efforts d’abrogation d’une forme d’esclavagisme moderne sans cesse déplorée : la kafala. Le 21 novembre prochain, 32 escadrons de footballeurs porteront le flambeau de leur pays à l’occasion de la 22e Coupe du monde. Destination le Qatar, hôte et émirat du gigantisme urbain dont 26 joueurs canadiens de soccer frôleront le sol après 36 longues années d’absence.

Un espoir footballistique pour certains; pour d’autres, une obligation de camoufler sous le rouge de notre maillot national les souillures écarlates laissées par les dépouilles des travailleurs immigrés. Se pourrait-il alors que le premier coup de sifflet retentisse pour perpétuer les hostilités existantes entre un tribunal médiatique avide de justice et une autorité qatarie qui ne cesse de déplorer la malveillance d’un arbitrage international en sa défaveur ?

Après tout, l’émir Tamim ben Hamad Al Thani n’a-t-il pas lui-même dénoncé une catégorie de critiques rassemblant « des gens qui n’acceptent pas qu’un pays arabe musulman comme le Qatar accueille la Coupe du monde » ?

Se munir d’une telle rhétorique de victimisation religieuse et culturelle semble ironiquement propulser le doute ambiant qui plane sur la bonne foi des récentes réformes sur la kafala, et ce, surtout lorsque les premiers critiques de cette exploitation se déclarent eux-mêmes musulmans. « Kafala », c’est pour faire joli, simplement le titre que portait une structure d’exploitation moderne qu’on qualifiait de système de parrainage. Bricoler des liens de responsabilisation juridique et social entre des employeurs qataris et des ouvriers expatriés provenant d’Asie du Sud et du Sud-Est n’aura donc jamais été aussi facile.

N’est-il tout de même pas curieux qu’un tel système ait été implanté dans un émirat où 88 % de la population est constituée de travailleurs étrangers ? N’est-il pas d’autant plus étonnant que les parrains (kafeel), ô grandement chargés de la bienveillance dans l’intégration de leurs travailleurs, soient eux-mêmes des personnes privées et non des fonctionnaires d’État ? Mais plus encore, est-ce simplement le fruit du hasard si un tel contrôle sur la vie des travailleurs continue de surprendre les principaux actionnaires de la FIFA ?

Même la liste la plus anecdotique des violations des droits de la personne et des libertés fondamentales des travailleurs en sol qatari a de quoi faire danser les autorités de la FIFA sur la plus proche ligne de touche : non-rémunération des travailleurs, saisie des passeports à leur arrivée, perpétuation de conditions de vie et de travail déplorables, absence de ressources médicales, le tout couvert par l’interdiction de tenir des syndicats ou de manifester pacifiquement le moindre mécontentement.

Déplorera-t-on alors encore que la cordialité des efforts législatifs qataris est sans cesse remise en question par un tribunal médiatique de mauvaise foi ? Qu’on ne peut tout simplement pas transcender une réflexion simpliste qui propulse une rhétorique d’accusation aujourd’hui ternie par son obsolescence et superficiellement basée sur le respect des droits de la personne ? Certes, en aspirant à embrasser les standards internationaux, Doha a conclu en octobre 2017 un accord de coopération de trois ans avec l’Organisation internationale du travail, ratifiant ainsi le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ainsi que le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.

Toutefois, comme le signale Amnistie internationale, en 2019, l’émirat souffrait déjà d’une culture d’impunité de laquelle il lui semble encore aujourd’hui impossible de s’extirper, une culture d’immunité dotant les autorités d’un pouvoir discrétionnaire sur le respect de bonne foi des convenances nationales ayant force de loi. Quoi qu’il en soit, que ces réformes soient ou non à la hauteur des 374 M$ américains hebdomadairement dépensés sur les projets urbains de modernisation au Qatar, il reste que ces travailleurs étrangers disposent d’un accès quasi nul au système judiciaire.

À la veille de la Coupe du monde, quel en est le bilan ? La rémunération, le logement et l’assurance des ouvriers expatriés sont dans les faits, même illégalement, à la merci du bon vouloir des employeurs qataris, et des billets médicaux indiquant mystérieusement des morts naturelles continuent d’être soumis sans vérification. Que l’on souhaite remettre en question la sincérité des efforts des autorités de l’émirat ou non, il reste que Doha a bien attendu que le travail sur les chantiers soit réellement fini pour s’y prendre.

Peut-on dire que le hasard fait bien les choses ? À chacun sa bonne foi. En attendant, si une tradition d’immunité est sans cesse propulsée à son apogée par des impératifs de développement urbain, c’est une réelle culture d’impunité qui incitera les arbitres à embastiller leur coeur une fois que leurs pieds auront frôlé la pelouse, celle qui illumine les stades par sa verdure, celle qui a été délicatement déposée sur un sol que fera trembler l’âme de milliers d’ouvriers jusqu’au coup de sifflet final.

À voir en vidéo