Pour une transition vers la viabilité

Une transition vers la viabilité passe la réduction de la demande d’énergie, fait valoir l’autrice.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Une transition vers la viabilité passe la réduction de la demande d’énergie, fait valoir l’autrice.

Nous nous réjouissons, Monsieur le Premier Ministre, d’apprendre que vous souhaitez faire du Québec le premier territoire au monde à éliminer complètement les émissions de gaz à effet de serre (GES). Nous tenons toutefois à vous communiquer les graves réserves que nous avons quant à une stratégie de transition énergétique qui viserait à développer tous azimuts les filières renouvelables et à utiliser ce levier comme appât pour stimuler une croissance économique qui ne serait pas soutenable. Nous craignons qu’une telle approche, aussi bien intentionnée soit-elle, compromette irrémédiablement le succès de la transition.

Certes, l’énergie est un enjeu central de la décarbonation : il faut de toute urgence nous affranchir complètement des combustibles fossiles — essence, mazout, diesel, gaz naturel, charbon —, qui sont responsables de 70 % des GES émis au Québec. Néanmoins, il ne serait pas opportun de le faire en convertissant sans discernement à l’électricité et aux gaz de sources renouvelables tout ce que nous produisons et consommons, et que nous lancions à cette fin des mégaprojets de production d’énergies renouvelables sans nous être attaqués d’abord à la réduction de la demande d’énergie.

En effet, l’augmentation des capacités de production d’énergies renouvelables n’est qu’un des moyens de faciliter la décarbonation du Québec. Elle doit se faire de manière ciblée, mesurée et strictement encadrée, dans le respect des capacités de support des écosystèmes et des droits des populations touchées par ces projets, notamment les communautés autochtones. Il y a plusieurs raisons à cela.

La disponibilité des métaux requis pour fabriquer les infrastructures d’énergies renouvelables est tout sauf garantie. Une recherche récente indique même qu’à l’échelle mondiale, les réserves actuelles de certains métaux ne suffiraient pas pour fabriquer une seule génération d’équipements de production d’énergies renouvelables en remplacement des combustibles fossiles consommés présentement. Cette conjoncture pourrait entraîner une flambée des prix qui avantagerait économiquement certains territoires, peut-être même le Québec, à court terme, mais entraverait la lutte contre le réchauffement climatique de toute la planète.

Dans un contexte de dégradation aiguë des écosystèmes et d’extinction massive des espèces, les conséquences écologiques de l’extraction de ces métaux et de la construction de grands barrages sont de moins en moins tolérables et de moins en moins tolérées, tout comme les impacts sociaux qui les accompagnent souvent, entre autres sur les communautés autochtones. Par ailleurs, bien que certaines installations de production de bioénergies à petite échelle puissent se justifier, les impacts environnementaux de la production à grande échelle de combustibles à partir de la biomasse sont bien connus. Enfin, le faible rendement énergétique et le coût élevé de production de l’hydrogène « vert » en font une solution à réserver aux usages non convertibles à l’électricité, usages dits « sans regret ».

En bref, sans exclure a priori toute nouvelle capacité de production d’énergie renouvelable, comme l’éolien et le solaire, nous devons prioriser une autre avenue, infiniment moins risquée et plus porteuse : la sobriété énergétique.

Le dernier rapport du GIEC propose une trajectoire de « faible demande », qui est la seule à présenter un espoir « raisonnable » de contenir le réchauffement planétaire à moins de 1,5 °C sans dépassement et sans miser sur des technologies de capture et stockage du carbone, dont les preuves restent à faire, tant sur le plan des coûts que sur le plan de l’efficacité. On y rappelle que le bien-être des gens dépend des services qui leur sont fournis et non de la quantité d’énergie primaire dont ils disposent.

Cela étant, les scientifiques du GIEC indiquent qu’en utilisant les infrastructures autrement et en transformant les manières de fournir les services, il serait possible de réduire la demande d’énergie en amont de 45 % en 2050 par rapport à 2020. Des stratégies globales axées sur la baisse de la demande dans tous les secteurs pourraient réduire les émissions de GES de 40 à 70 %, en 2050, par rapport à deux scénarios fondés sur les politiques annoncées par les gouvernements nationaux jusqu’en 2020 ; ces stratégies sont compatibles avec l’amélioration du bien-être de base pour toutes et tous.

Nous souhaitons vous croire, Monsieur le Premier Ministre, quand vous dites vouloir faire du Québec le chef de file de la lutte contre le réchauffement climatique, car « on doit ça à nos enfants ». Malheureusement, vous n’êtes pas encore sur la bonne voie pour y arriver. Choisirez-vous plutôt la sobriété, essentielle pour une transition vers la viabilité ?

Ne tournez pas le dos aux enfants. Tracez le chemin pour faire du Québec l’économie la plus respectueuse des limites de la planète, le territoire le plus propre, le plus foisonnant de vie de la Terre. Faites preuve d’un leadership à la hauteur des défis que pose la crise climatique !

* La liste complète des signataires : 
Laure Waridel, écosociologue PhD, auteure et co-instigatrice de Mères au front
Eric Pineault, professeur à l’Institut des sciences de l’environnement, UQAM
Martin Vaillancourt, directeur général du Regroupement national des conseils régionaux de l’environnement du Québec (RNCREQ)
Jean-François Boisvert, président, Coalition climat Montréal
Mireille Asselin, présidente, L’Assomption en transition
Bruno Detuncq, Regroupement vigilance hydrocarbures Québec (RVHQ)
Étienne Guertin, candidat au doctorat en modélisation des transitions carboneutres, Université Concordia
Patrick Bonin, responsable de la campagne Climat-Énergie, Greenpeace Canada
Charles Bonhomme, Responsable affaires publiques et communications, Fondation David Suzuki
Émile Boisseau-Bouvier, analyste des politiques climatiques, Équiterre

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