Le destin du français est lié à celui de la science

«Le travail de recherche doit pouvoir se faire naturellement en langue française, ce qui interpelle aussi le ministre de l’Économie et de l’Innovation», écrit l'auteur.
Photo: Andrei Pungovschi Agence France-Presse «Le travail de recherche doit pouvoir se faire naturellement en langue française, ce qui interpelle aussi le ministre de l’Économie et de l’Innovation», écrit l'auteur.

Comme professeur d’université, le financement et les politiques d’éducation et d’enseignement supérieur sont au coeur de ma vie. Depuis une dizaine d’années, j’ai eu le privilège de travailler comme conseiller de quatre ministres dans trois partis différents. J’ai été directeur de cabinet adjoint pour deux d’entre eux.

Alors que l’encre des signatures de nos nouveaux ministres est encore fraîche, il y a sans doute quelques recommandations que je ferais à chacun d’entre eux, mais la première ira au ministre Jean-François Roberge : rapprochez-vous de votre homologue la ministre Pascale Déry. Idéalement, ajoutez celui de l’Économie et de l’Innovation ainsi que celle des Relations internationales et de la Francophonie.

Pourquoi ? Parce qu’au-delà des erreurs de français que font les ministres lors de leur assermentation et qui me font rire, il est clair pour moi que le destin du français est intimement lié à celui de la science. Dans l’espace francophone, nous ne partageons pas toujours une même idée de ce qu’est ou devrait être l’université et nous n’avons pas de vision commune. Mais il faudra bien y arriver, et le Québec peut y jouer un rôle crucial.

Pourquoi ? Pour en parler, je reprends les propos du premier ministre du Québec, François Legault, à la suite de sa dernière élection, le 3 octobre dernier : « le premier devoir d’un premier ministre [au Québec], c’est de s’assurer que la langue française garde toute sa place, toute sa vigueur ». Qu’elle prospère, en quelque sorte !

Or, la crise linguistique la plus importante ne se déroule pas à Montréal. Elle se déroule en science. Je n’ai pas besoin d’en dire davantage : toutes celles et tous ceux qui oeuvrent en science sont chaque jour davantage asservis aux impératifs de la langue anglaise, essentiellement parce que nos sociétés n’offrent pas une vie scientifique équivalente ou meilleure aux personnes qui évoluent dans une science francophone. Les étudiants, au premier plan, doivent maîtriser l’anglais pour une panoplie de raisons, et cela se poursuit ensuite dans les milieux de travail.

Pour changer la donne, le Québec doit d’abord faire deux choses. Premièrement, il doit cesser de soutenir le recrutement d’étudiants qui viennent étudier au Québec en anglais. Ensuite, il doit prendre la plus grande place possible dans l’espace francophone mondial, notamment à travers l’Agence universitaire de la Francophonie… D’ailleurs, aucune délégation du Québec n’est actuellement prévue pour la rencontre des ministres de la Francophonie, qui aura lieu à la fin de cette semaine en Égypte.

Dans cet espace francophone qui se développe, on ne doit pas seulement arrêter le déclin de la littératie scientifique en langue française, mais aussi la promouvoir. Et cela ne touche pas seulement la production d’articles scientifiques en langue française ou leur traduction, mais aussi l’accès à un large éventail de manuels, de livres, à des activités d’apprentissage en ligne. Cela signifie qu’il faut privilégier des congrès en langue française aussi, mais surtout, offrir aux jeunes qui nous suivent une vie scientifique riche et prospère lorsqu’elle s’exerce en français.

Le maintien du fait français passera par l’attractivité des collèges et des universités francophones auprès des populations qui les fréquentent ou qui sont susceptibles de les fréquenter, partout sur nos territoires : les meilleurs enseignants, directions et autres personnels, les meilleurs espaces, les meilleurs environnements d’apprentissage, les meilleures pratiques d’enseignement, les meilleures technologies… Le travail de recherche doit pouvoir se faire naturellement en langue française, ce qui interpelle aussi le ministre de l’Économie et de l’Innovation.

Comme je l’ai déjà écrit, nous vivrons une science francophone si ce choix nous permet d’en vivre.

Or, la nouvelle ministre de l’Enseignement supérieur possède tous les outils pour soutenir le recrutement en langue française à l’extérieur du Québec et cesser de soutenir le recrutement en langue anglaise.

Elle pourrait très bien :

1. déréglementer les droits de scolarité des étudiants étrangers qui s’inscrivent dans des programmes de recherche offerts en langue anglaise aux 2e et 3e cycles universitaires et redistribuer les sommes ainsi libérées aux universités francophones, ou encoreles attribuer à l’élaboration de programmes en langue française ou bilingues dans les universités anglophones, lesquels pourraient être offerts conjointement avec des universités de langue française ;

2. cesser de soutenir financièrement les étudiants canadiens non résidents qui viennent étudier au Québec en langue anglaise (déréglementation) et permettre aux Canadiens qui le souhaitent de venir étudier en langue française à un tarif qui serait le même que pour les Québécois (une stratégie de recrutement de talents sans processus migratoire !!!). Toutes les sommes ainsi récupérées pourraient être redistribuées aux universités de langue française ;

3. concevoir, de concert avec d’autres partenaires, un programme de mobilité dans la francophonie (une sorte d’Erasmus Monde) qui permettrait de tisser des liens et de créer des relations plus fortes et plus étroites entre les jeunes de la francophonie.

François Legault a raison lorsqu’il affirme que « le premier devoir d’un premier ministre [au Québec], c’est de s’assurer que la langue française garde toute sa place, toute sa vigueur ». Mais cela ne pourra se faire sans la science ni sans tisser des relations plus fortes avec les autres francophones du monde.

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