Moscou ne croit pas aux larmes

L’Ukraine et son peuple sont les victimes d’une guerre qui déchire des frères ennemis de culture et d’histoire, observe l’auteur.
Dimitar Dilkoff Agence France-Presse L’Ukraine et son peuple sont les victimes d’une guerre qui déchire des frères ennemis de culture et d’histoire, observe l’auteur.

En examinant le passé de la Russie et celui des États-Unis, et plus largement de l’OTAN, on peut voir et pressentir la guerre du présent, de même que les prétentions de l’empire nord-américain aussi que celles de l’empire russe actuel. On remarque que le conflit n’oppose pas seulement la Russie et l’Ukraine, comme on le voit dans les médias internationaux : le conflit se joue entre la Russie d’un côté et les États-Unis (à travers l’OTAN) de l’autre.

L’Ukraine et son peuple, dans ce contexte, sont les victimes d’une guerre qui déchire des frères ennemis de culture et d’histoire ; guerre pour laquelle le monde entier doit payer. Il s’agit en fait pour la Russie d’éloigner l’OTAN de ses frontières, car elle met en péril son avenir en tant que puissance militaire ainsi qu’en tant qu’État souverain.

Or, un cri d’alarme semble vouloir se répandre en Occident. On dit que Vladimir Poutine veut renouer avec le passé pour rétablir l’Union soviétique. Comme il a été un agent du KGB, cela fait de lui un communiste. Ils ignorent, bien sûr, que Poutine a fait de la Russie un pays capitaliste, qu’on peut maintenant considérer comme un État impérialiste. Le fait que Poutine se soit fait l’un des plus forts critiques de la division léniniste est aussi passé sous silence. Ses ennemis « maccarthysent » Poutine, tout en étant conscients qu’il est le leader et l’idéologue du parti politique Russie unie, qui n’est pourtant pas un parti communiste, ou marxiste ou socialiste, mais bien un parti capitaliste ultranationaliste.

La guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens, a observé l’officier général et théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz (1780-1831). Néanmoins, il a oublié d’ajouter que la politique est aussi la synthèse de l’économie, et que la guerre n’est donc que l’économie par d’autres moyens. C’est l’essence même de la guerre en Ukraine, comme c’est l’essence de toutes les guerres de l’histoire, même si elles se déguisent en défense de la patrie ou de la nation, de l’épée ou de la croix, de la démocratie ou de la liberté. Toute guerre a un contenu ethnique, raciste et classiste, et c’est pour ça que Michel Foucault (1926-1984) a placé, à raison, la guerre dans ce qu’il a dénommé la biopolitique.

Un grand business

 

Néanmoins, la guerre en Ukraine affiche un caractère impérialiste marqué, et on ne parle pas ici de la connotation donnée en 1916 à ce concept par Lénine en tant que Face suprême du capitalisme. La reconquête des territoires, la lutte pour le contrôle des ressources naturelles et la recomposition géopolitique du tableau militaire un peu partout le monde semblent encadrées non pas dans le new imperialism, dont parlait en 2003 le géographe et économiste britannique David Harvey, au contraire, elles nous rappellent la tendance historique à l’expansion des empires ; de la façon précoce, anachronique et récurrente de ceux-ci à l’accumulation primitive du capital.

Le recours à la guerre est, depuis cette autre perspective, la reconnaissance de la farce du libre marché et, en même temps, de l’échec de la mondialisation néolibérale en tant que stratégie d’hégémonie économique et politique dans le monde.

Mettre fin à la dépendance européenne au gaz russe est devenu une stratégie définitive des États-Unis. La guerre elle-même est devenue, comme toutes les guerres, un grand business. Les États-Unis ont forcé la Russie à la guerre en poussant Kiev à ne pas respecter les accords de paix de Minsk de septembre 2014. Il s’agissait de diminuer progressivement le conflit armé en donnant, entre autres, l’autonomie à la population russe du Donbass. Les États-Unis n’auraient permis la vente du gaz russe que si la Russie payait à l’Ukraine les 2000 millions de dollars américains de péage pour le transit du gaz russe destiné à l’Europe à travers le gazoduc Nord Stream I. La mise en fonctionnement du Nord Stream II à travers la mer Baltique ne sera pas permise par les États-Unis. Le sabotage avec explosifs des deux gazoducs russes n’a montré que l’essence économique du conflit et son corollaire, la gravité de la situation.

Il n’y a pas de doute : aux États-Unis, le seul libre marché, l’unique mondialisation ou ordre mondial possible, reste celui qui se développe sous leur férule. Ils ont vendu à l’Ukraine pour des millions de dollars en armes et ils vendent le gaz liquide à l’Europe quatre fois plus cher que celui vendu par les Russes. Le prix du dollar, en conséquence, a déplacé plusieurs monnaies du monde, ce qui a déclenché l’inflation et la montée des prix des aliments au niveau mondial. Les sanctions économiques imposées par Washington à Moscou semblent être des coups d’épée dans l’eau.

En dénonçant ce qu’il appelle le « caractère néonazi du gouvernement de Kiev » et en se portant à la défense de la population russe d’Ukraine, Poutine a ordonné l’invasion du pays slave. Il en a fini avec les spéculations théoriques et historiques autour de cette guerre. Dans son discours d’annexion des républiques ou des territoires de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia du 30 septembre dernier — un discours remémorant la rhétorique socialiste et anti-impérialiste soviétique des années 1980 —, le chef du Kremlin a, sans hésitation, affirmé qu’il s’agit pour lui de rétablir la Russie historique.

Retour au dialogue

 

Manifestement, le passé ne passe jamais, comme l’a si bien résumé le Nobel de la littérature José Saramago devant l’Université de Grenade, en 2005. […] Face à la guerre, les peuples du monde le savent, le répètent, le demandent : il faut retourner à la politique, même si elle est discréditée ; il faut retourner au dialogue, même s’il est parfois sourd. Mais passer de l’économie par d’autres moyens, ceux de la politique d’un monde unipolaire à l’utopie néolibérale du marché autorégulateur, c’est, autrement dit, passer à la « fabrique du diable », dont parle Karl Polanyi.

Le chancelier allemand Otto von Bismarck (1815-1898) a cru que la paix en Europe résidait dans son amitié avec la Russie. Malheureusement, ce message ne semble pas être arrivé aux oreilles des pays de l’OTAN ni dans les cercles du pouvoir aux États-Unis.

Il est clair que, dans leur souhait de maintenir leur sécurité nationale, de faire respecter leur histoire et leur souveraineté, ni le Kremlin ni la Maison-Blanche ne vont reculer, et ce, au détriment des voies de sortie pacifique ou nucléaire.

 

Le plus éclairant ici est sans doute de revenir à une phrase qui en dit long sur le tempérament et le caractère russes. Il s’agit du titre d’un film fameux des années 1980 : Moscou ne croit pas aux larmes. Le problème, c’est que les États-Unis et l’OTAN, avec son record d’invasions, de guerres et de morts, non plus.

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