Où sont les caméras ?

Chrystia Freeland et Mélanie Joly ont au moins un intérêt en commun: s’illustrer aux dépens de Justin Trudeau, écrit l’auteur. 
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Chrystia Freeland et Mélanie Joly ont au moins un intérêt en commun: s’illustrer aux dépens de Justin Trudeau, écrit l’auteur. 

L’auteur est un ancien stratège conservateur. Il a été conseiller politique dans le gouvernement Harper ainsi que dans l’opposition.

Dans une entrevue à Options politiques en mai dernier, Paul Tellier, ancien greffier du Conseil privé sous Brian Mulroney, dénonçait la centralisation des pouvoirs au cabinet du premier ministre (CPM). Cette critique du CPM (ou PMO pour Prime Minister’s Office en anglais) n’est pas nouvelle. Elle a été formulée à l’endroit de tous les gouvernements depuis Pierre Elliott Trudeau.

M. Tellier estime cependant que la situation serait pire sous Justin Trudeau. On n’a qu’à penser aux pressions subies par l’ancienne ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould de la part de Gerald Butts, conseiller déchu du CPM, durant l’affaire SNC-Lavalin.

L’ex-greffier a raison de dire qu’un ministre ne devrait pas avoir à demander la permission à des non-élus avant d’agir. Mais il y a des conditions à respecter afin d’éviter l’intervention du CPM. Un ministre doit s’en tenir à son « carré de sable » et tempérer son désir de s’exprimer sur tous les sujets. Il doit avoir l’esprit d’équipe et éviter de s’approprier tout le mérite des bons coups. Il ne doit pas chercher l’attention médiatique à tout prix et en toutes circonstances.

Une règle non écrite veut aussi que les ministres doivent éviter d’utiliser leur ministère pour servir (trop ouvertement) leur désir de succéder au premier ministre.

Des exemples récents démontrent curieusement une absence de coordination du CPM. Ainsi, dans les dossiers de la guerre en Ukraine, de l’énergie, des ressources naturelles et de l’attraction des investissements étrangers, on a assisté à la course à celui qui se placera le premier devant la caméra, quitte à pousser Justin Trudeau hors du cadre. Coïncidence ? Ceux qui jouent des coudes pour aller sous les projecteurs se voient comme des successeurs potentiels au chef libéral…

Qui est ministre de quoi ?

Il est de plus en plus apparent que Chrystia Freeland préférerait son poste au ministère des Affaires mondiales. Son désir de s’atteler principalement à la guerre en Ukraine est compréhensible, au regard de son expérience. C’est aussi certainement plus payant que de s’attaquer à l’inflation au pays. Mais ce faisant, Mme Freeland utilise davantage les pouvoirs que lui confère son titre de vice-première ministre que celui de ministre des Finances.

C’est à se demander qui, de la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, ou de Chrystia Freeland est responsable des relations diplomatiques entourant la guerre. Les deux ont au moins un intérêt en commun : s’illustrer aux dépens de Justin Trudeau. Ce qui étonne, car les Affaires étrangères sont normalement la chasse gardée du premier ministre.

En visite en Corée du Sud et au Japon, Mélanie Joly a vanté le gaz naturel liquéfié (GNL). On comprend qu’il est plus facile pour la ministre des Affaires étrangères de parler d’énergie en Asie que d’essayer d’expliquer l’absence du Canada au dialogue quadrilatéral pour la sécurité (le Quad) ou au Cadre économique indo-pacifique des États-Unis.

À Washington, Chrystia Freeland a aussi parlé d’énergie, en déclarant que le Canada devait accélérer les projets énergétiques et miniers « dont nos alliés ont besoin pour chauffer leurs maisons ». Loin de moi l’idée de contredire ses propos. Il est toutefois intéressant de noter qu’ils sont contraires à ce que dit Justin Trudeau au pays.

Lors de la visite du chancelier allemand en août, M. Trudeau a plutôt voulu parler d’hydrogène vert, un projet d’avenir lointain. À une question plus pressante sur le GNL et l’aide à apporter à l’Europe cet hiver, M. Trudeau a répondu que le plan d’affaires n’était pas concluant.

Les libéraux ont souvent accusé les conservateurs d’avoir un double discours, au Québec et dans le reste du Canada. Ce sont maintenant les libéraux qui tiennent un double discours lorsqu’il est question d’énergie.

Cela n’a pas échappé aux conservateurs, qui ont saisi la balle au bond au Parlement. Questionné sur les contradictions entre les propos de la ministre Freeland et la position de Justin Trudeau, le ministre des Ressources naturelles, Jonathan Wilkinson, a répondu qu’il était toujours ouvert à de nouveaux projets. Facile à dire quand on a rendu le processus d’approbation quasi impossible.

Qui coordonne quoi ?

François-Philippe Champagne, ministre de l’Industrie (et également prétendant à la succession de M. Trudeau) voyage beaucoup, presque autant que la ministre des Affaires étrangères. Il doit être nostalgique de l’époque où il occupait cette fonction.

Le ministre Champagne veut attirer des investissements au Canada. C’est tout à son honneur. Cependant, cette responsabilité revient normalement au ministre du Commerce international. La réalité est que la titulaire actuelle de ce poste, Mary Ng, est effacée. La preuve, elle était absente lors de l’annonce de Nokia d’un investissement de 340 millions au pays. Ce n’est pas M. Champagne qui s’en plaindra ; cela fera moins de monde sur les images de ses futures vidéos de campagne.

Un autre problème de coordination qui se profile est celui des minéraux critiques. Le ministre Champagne ne rate aucune occasion d’en parler dans les médias. Son téléphone ne cesse de sonner à ce sujet, répète-t-il depuis plus d’un an. Qui est responsable des minéraux critiques ? Le ministre des Ressources naturelles. Étrange que ce ne soit pas ce dernier dont le téléphone sonne sans arrêt, car il n’est certainement pas occupé à faire la promotion du GNL.

Résumons : nous avons trois ministres qui parlent d’énergie et de ressources naturelles à l’étranger, alors que le premier ministre et le ministre des Ressources naturelles, eux, ne veulent pas en parler. Nous avons des partenaires internationaux qui se demandent qui est la véritable ministre des Affaires étrangères, une ministre des Finances qui préférerait ne pas parler de finance, une ministre du Commerce international qui n’attire pas les investissements, et un ministre de l’Industrie qui occupe le vide laissé par ses collègues et cherche la lumière des projecteurs à tout prix.

Il est bon de noter que M. Trudeau a confirmé qu’il serait candidat aux prochaines élections. Je ne suis pas certain que tous ses ministres soient derrière lui. Si ce n’était des commentaires de M. Tellier sur la centralisation des pouvoirs au CPM, on pourrait facilement conclure que ce gouvernement manque de coordination. Ou que le premier ministre Trudeau n’est plus aux commandes et que son CPM n’a plus d’emprise sur ses ministres, qui décident d’ignorer ses directives.

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