Que feriez-vous, vous, à la place de la DPJ?

La décision qui sera prise aura un effet majeur sur la réalité de l’enfant et celle de sa famille, souligne l’autrice.
Photo: Alex Linch Getty Images La décision qui sera prise aura un effet majeur sur la réalité de l’enfant et celle de sa famille, souligne l’autrice.

Inspirée par mes 16 ans à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), j’aimerais vous soumettre ici une histoire inventée, dont les ressorts sont en tous points pareils aux histoires que doivent gérer quotidiennement mes collègues. En espérant que cela nous fasse tous réfléchir.

C’est l’histoire d’une mère de famille monoparentale qui donne naissance à son quatrième enfant à l’hôpital. Dès ses premières respirations, le bébé semble en mauvaise santé. Plusieurs tests sont alors réalisés. Quelques minutes plus tard, les résultats arrivent, le test à la cocaïne est positif. Le sevrage commence : tremblements incessants, pleurs persistants, incapacité à trouver le sommeil.

Ce bébé est en état de panique constant. La seule chose qui semble l’apaiser un peu, c’est lorsqu’on le touche, mais surtout lorsqu’on fait du « peau à peau » avec lui. Le/son bébé ne s’alimente pas, il refuse le sein et il rejette le biberon, il doit donc être accueilli à la pouponnière pour y recevoir le nécessaire. Il restera quatre semaines à l’hôpital.

D’abord, la/sa mère refuse d’admettre qu’elle a consommé durant sa grossesse. Finalement, elle mentionne aux agents hospitaliers qu’elle ne consomme pas normalement, mais elle admet avoir été influencée par son nouveau conjoint. Elle dit avoir fumé un seul joint de pot avec lui et jure dure comme fer qu’elle ne savait pas qu’il y avait de la cocaïne à l’intérieur.

Elle pleure, elle dit s’en vouloir, elle demande pardon et accepte toute l’aide offerte. Elle se lève pour le/son bébé, s’informe. Elle est présente tout au long des quatre semaines d’hospitalisation. L’intervention de la DPJ débute dès la naissance. L’intervenante doit émettre des recommandations pour la suite des choses. Par contre, si la mère n’est pas en accord avec celles-ci, la DPJ devra se tourner vers les tribunaux pour présenter la situation à un juge, qui aura le dernier mot.

Tout ce qui suivra devra être bien réfléchi et centré sur l’intérêt primordial de l’enfant, car la décision qui sera prise aura un effet majeur sur sa réalité et celle de sa famille.

Comme société, quelle décision prendriez-vous, vous qui pensez que c’est si simple à trancher ?

Si vous étiez l’infirmière à la pouponnière qui n’a pas assisté à l’accouchement et qui ne connaît pas le passé de cette maman, vous la verriez tous les jours auprès du bébé, vous l’observeriez lui donner des noms d’amour et verser des larmes lorsqu’elle le berce. Vous constateriez sans doute un lien qui se crée d’un côté comme de l’autre, entre elle et lui, entre lui et elle.

Si vous étiez l’intervenante du CSSS qui suit cette maman depuis le début de sa grossesse, vous seriez allée à son domicile toutes les deux semaines depuis neuf mois. Les mois passant, vous auriez eu de plus en plus de doutes sur la transparence de cette mère. Vous auriez observé l’apparition d’objets de consommation dans l’appartement, mais elle vous aurait dit que ce n’était pas à elle. Vous constateriez qu’elle n’a pas encore tous les effets pour accueillir son bébé, car elle semble plutôt mettre ses sous « ailleurs », surtout depuis l’arrivée du nouveau conjoint. Par contre, elle accepte les services d’aide et elle y participe activement.

Si vous étiez l’intervenante de la protection de la jeunesse, vous auriez accès à son passé : les trois autres enfants de madame ont été placés jusqu’à leur majorité en famille d’accueil. Madame avait à l’époque (il y a cinq ans) des problèmes de santé mentale (tentatives de suicide récurrentes) et de consommation. Vous prendriez le pouls des professionnels autour d’elle (qui la connaissent de près ou de loin), vous rencontreriez cette mère qui se ferme et ne veut pas tout vous dire, vous observeriez ses actions et ses prises de décision.

Vous constateriez qu’à la suite de la perte de ses autres enfants, il y a cinq ans, elle semblait avoir pris des moyens pour se rétablir (thérapies, etc.). Vous seriez en mesure de démontrer que, juste avant l’arrivée du bébé, elle semblait être retombée dans ses vieux « patterns ». Cependant, vous sauriez qu’elle a des intervenants autour d’elle qui peuvent l’accompagner de temps à autre (une fois toutes les deux semaines ; 45 minutes), mais pas la nuit ni le soir.

Et puis, est-ce si évident de trancher ? Est-ce que la décision vous apparaît si simple ? Avez-vous, aussi, pris le temps de lire et de vérifier ce que dit la loi ? Pour qui pencherait le juge, à votre avis ? Sa décision serait-elle forcément la décision idéale pour ce bébé ?

Tout ça est bien plus compliqué que vous le pensiez, n’est-ce pas ?

J’aimerais que chacun garde cela en tête chaque fois qu’on décide de punir les intervenants de la DPJ et d’attiser la haine à leur endroit. De mon côté, j’ai eu énormément de difficulté à dormir dans les derniers mois (après 16 ans à la DPJ) en raison de toute la haine que nous recevons malgré nos intentions bienveillantes.

Collègues, je ne sais pas comment vous faites pour y arriver de votre côté. Sachez que je suis de tout coeur avec vous qui vivez, de proche ou de loin, une pression qui vient de partout, mais surtout de la société.

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