Étudier le génocide des Premiers Peuples à l’école

«Nous insistons sur le fait qu’il faut éviter de comparer les génocides en fonction de leurs méthodes (rudimentaires ou technologiquement avancées) ou du nombre de victimes», écrivent les autrices.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne «Nous insistons sur le fait qu’il faut éviter de comparer les génocides en fonction de leurs méthodes (rudimentaires ou technologiquement avancées) ou du nombre de victimes», écrivent les autrices.

Dans un texte paru le 15 octobre dans Le Devoir, Gérard Bouchard, Denys Delâge et Félix Bouvier évoquent notre guide Étudier les génocides et la conférence que nous avons donnée sur l’étude du génocide des Premiers Peuples au Canada. Parce que nous croyons au pouvoir de la délibération dans une société démocratique et pluraliste, nous remercions les auteurs pour leur commentaire critique et saisissons l’occasion de cette réponse pour mieux présenter notre projet Étudier les génocidesaccessible gratuitement en ligne à education-genocide.ca —, qui est le fruit de plus de quatre années de travail.

L’objectif de cet outil destiné aux élèves de 4e et 5e secondaire est de contribuer à former des citoyennes et des citoyens munis d’une pensée critique et mieux outillés pour bâtir un meilleur vivre-ensemble. Il était indispensable d’inclure la question difficile du génocide des Premiers Peuples au Canada dans la démarche comparative que nous proposons pour l’étude des génocides du XXe siècle. Cette démarche vise à aider les élèves à comprendre un fait central : le génocide peut prendre des formes variées.

Dans la conférence commentée par Bouchard, Delâge et Bouvier — qui n’a duré que 20 minutes, précisons-le —, notre objectif était de présenter une approche permettant d’aborder le génocide des Premiers Peuples en classe d’histoire. Bien que les discussions sur la nature génocidaire de cette période historique soient légitimes, plusieurs experts considèrent qu’il y a eu génocide au Canada.

Pour arriver à ce constat, ces personnes se basent sur l’un des outils d’analyse que nous avons aussi privilégié, soit la définition légale utilisée par la communauté internationale, pour qui le crime de génocide s’entend comme « l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : a. Meurtre de membres du groupe ; b. Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; c. Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; d. Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e. Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe ». (Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, 1948.)

Dépasser la charge émotive

 

Selon cette définition, il est effectivement possible d’avancer que la période des pensionnats pour Autochtones correspond à un génocide, puisque l’intention de détruire les Premiers Peuples est clairement énoncée dans les discours et les politiques du gouvernement, et que quatre des cinq actes de génocide ont été commis (les actes b., c., d. et e. cités précédemment).

Pour mieux comprendre l’ampleur de ce phénomène, nous suggérons d’explorer la situation dans une démarche compréhensive propre aux sciences humaines, à l’aide d’une grille d’analyse du processus génocidaire que nous avons adaptée pour un public scolaire. Celle-ci s’arrête sur les contextes historiques et idéologiques, puis sur les étapes propres au processus génocidaire, soit : la catégorisation, la déshumanisation, la polarisation, l’organisation, la persécution et les meurtres, sans oublier l’étape de la négation. Nous proposons aussi une réflexion éthique sur les questions de prévention, de reconnaissance et de justice, qui se posent encore de nos jours pour chacun des neuf génocides soumis à l’étude.

Nous insistons sur le fait qu’il faut éviter de comparer les génocides en fonction de leurs méthodes (rudimentaires ou technologiquement avancées) ou du nombre de victimes. On ne peut hiérarchiser les souffrances. Un crime qui a fait moins de victimes qu’un autre n’en est pas moins criminel. C’est pour cette raison que notre outil pédagogique invite les élèves à dépasser la charge émotive et à analyser des faits et des témoignages, en considérant les actions des génocidaires, leurs effets sur les victimes et les actes de prévention possibles.

Plutôt que de s’appuyer sur un récit linéaire faussement objectif, nous proposons une enquête fondée sur une question ouverte (donc sans réponse univoque, même si les faits historiques permettent de conclure qu’il y a eu génocide tel que le définit l’ONU). Cet exercice permet de s’outiller pour prendre part au débat public sur ce pan de l’histoire canadienne et, notamment, de considérer les enjeux politiques qui se posent lors de la reconnaissance officielle du crime par un État fautif. Ces élèves font partie de la société canadienne et doivent comprendre les enjeux de l’heure.

Débattre de manière critique et informée

 

Une autre critique de Bouchard, Delâge et Bouvier concerne le processus de consultation que nous avons mené avec les communautés victimes de génocide. Contrairement à ce qu’ils suggèrent, il ne s’agissait pas d’obtenir leur « accord » sur la démarche pédagogique proposée ou sur les faits historiques présentés. Il s’agissait plutôt de les inclure dans un processus de réflexion qui les concerne. Chaque texte a été commenté par des spécialistes de l’histoire, par des personnes enseignantes, puis par des membres des communautés concernées.

Cette consultation était nécessaire non seulement dans une approche inclusive valorisant les expériences des personnes faisant partie de l’histoire, mais aussi parce que celles-ci sont particulièrement attentives à la manière dont on présente les discours haineux et la propagande. Nous souhaitions éviter de reproduire des stéréotypes trop souvent répétés dans les textes, même savants.

Il en ressort un outil qui aborde ce thème délicat dans une approche interdisciplinaire prenant en compte diverses perspectives.

 

Il ne s’agit évidemment pas d’imposer une vision du monde, mais d’amener les élèves à prendre part au débat de manière critique et informée. Pour ce faire, on ne peut pas faire l’économie du concept de génocide, même si cela est inconfortable.

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