Nouveau clivage politique au Québec

C’est uniquement la dimension de la gestion de la diversité qui a été en mesure de modifier l’ordre de préférence des coalitions partisanes, observent les auteurs. 
Photo: Getty Images C’est uniquement la dimension de la gestion de la diversité qui a été en mesure de modifier l’ordre de préférence des coalitions partisanes, observent les auteurs. 

Depuis quelques années, le Québec semble en proie à une transformation significative sur le plan politique. L’exemple le plus frappant de cette évolution tient au fait que les débats qui occupent la scène politique ont commencé à accorder moins de place à la question de la souveraineté. Dans la foulée, des questions reliées à l’interventionnisme de l’État et à la gestion de la diversité ethnoculturelle semblent occuper de plus en plus d’espace dans les débats politiques, les programmes électoraux et l’opinion publique.

Les réalignements dans la vie politique d’une société se manifestent de diverses manières. Toutefois, les politologues tendent généralement à privilégier les partis politiques et les électeurs comme objets d’analyse pour évaluer la présence de réalignements. La raison en est bien simple. Les réalignements sont d’abord et avant tout ancrés dans des changements profonds et durables des valeurs et orientations politiques des citoyens. Ces changements dans l’opinion publique sont généralement liés à l’évolution du contexte sociopolitique de la société, et les clivages politiques dont ils définissent les contours finissent par se refléter dans le comportement électoral des citoyens. De leur côté, les partis politiques cherchent à refléter, par leurs positionnements et leurs efforts de mobilisation, les clivages qu’ils perçoivent comme importants au sein de la population. Ce faisant, les partis peuvent aussi contribuer à influencer, à renforcer et même à cristalliser ces clivages politiques. C’est pourquoi l’étude des réalignements politiques se concentre surtout sur les systèmes partisans, et donc sur les clivages de valeurs exprimés par les électeurs à travers leur soutien aux partis au moment des scrutins. […]

Nous avons commencé cet article avec une question simple : comment se fait-il que le système partisan québécois compte actuellement quatre partis politiques représentés à l’Assemblée nationale ? Les travaux sur le lien entre le nombre de partis et le mode de scrutin indiquent que le Québec devrait plutôt être caractérisé par un bipartisme stable, ce qui a souvent été le cas historiquement. Nous croyons que la réponse à cette question se trouve plutôt du côté des clivages politiques qui sous-tendent présentement la compétition partisane au Québec. L’existence de ces divisions, au nombre de trois (souverainisme/fédéralisme ; gauche/droite ; pour/contre la diversité), soulève par ailleurs une interrogation quant à la possibilité d’un réalignement politique en cours au Québec.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Recherches sociographiques, 2022, volume LXIII, nos 1 et 2.

Nous affirmons en effet qu’un de ces trois clivages, celui sur la menace identitaire, présent au Québec depuis la Conquête, est sur le point de redéfinir la structure du système partisan. La théorie sur le réalignement partisan présuppose qu’une telle transformation est possible seulement si les partis s’orientent sur un nouveau clivage politique. Pour remporter des sièges, un nouveau parti doit donc forger une coalition gagnante en incitant les électeurs à abandonner les partis traditionnels. Notre analyse confirme qu’un seul véritable changement d’alignement s’est opéré au Québec depuis le début des années 2000. En effet, c’est uniquement la dimension de la gestion de la diversité qui a été en mesure de modifier l’ordre de préférence des coalitions partisanes ; les partis ont été incapables de transformer fondamentalement l’opposition entre les souverainistes à gauche et les fédéralistes à droite.

À moins d’une relance à court terme du débat sur la souveraineté du Québec (relance qui ne peut évidemment pas être exclue), nous pensons donc que cette dimension identitaire liée à la gestion de la diversité devrait remplacer graduellement l’enjeu de la souveraineté dans le système partisan québécois, comme ce fut le cas à la fin de la Révolution tranquille, lorsque le clivage lié à l’insécurité identitaire fut remplacé par le débat sur la question constitutionnelle. Il n’est d’ailleurs pas impossible que cette question identitaire soit, en fait, rattachée aujourd’hui à un clivage plus large encore, de type « libéral autoritaire », qui semble en voie de contribuer à structurer le comportement électoral au Québec, comme dans plusieurs autres démocraties occidentales. Le clivage libéral autoritaire repose principalement sur deux enjeux, l’immigration et l’environnement, dont l’émergence est liée aux conséquences de la mondialisation économique sur les besoins en main-d’oeuvre et sur le climat.

Mais cette éventualité dépend bien sûr aussi de la durabilité du débat québécois sur la diversité. À très long terme, on pourrait même s’attendre à un jeu de balancier entre les dimensions identitaire et constitutionnelle, au gré de l’évolution de la conjoncture politique.

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