Des Arméniens, du pétrole et du Canada

«Les Arméniens constituent un peuple millénaire, dont le plus grand drame fut peut-être d’avoir occupé historiquement un territoire à la jonction de deux puissances coloniales belligérantes, soit les Russes et les Ottomans», avance l'auteur.
Photo: Aris Messinis Agence France-Presse «Les Arméniens constituent un peuple millénaire, dont le plus grand drame fut peut-être d’avoir occupé historiquement un territoire à la jonction de deux puissances coloniales belligérantes, soit les Russes et les Ottomans», avance l'auteur.

Le 13 et 14 septembre dernier, l’Azerbaïdjan menait une offensive sans précédent sur le territoire de la République d’Arménie. Malgré le cessez-le-feu intervenu entre les deux parties, des affrontements sporadiques le long de la frontière continuent de faire des victimes du côté arménien, qui dénombre plus de 200 morts depuis le début des hostilités. Des vidéos et des images insoutenables de cadavres profanés et d’exécution sommaire de prisonniers ont circulé sur le Net laissant croire à des crimes de guerre commis en toute impunité de la part des forces spéciales azéries.

Il s’agit de la deuxième agression militaire de l’Azerbaïdjan sur le peuple arménien, en moins de deux ans. Rappelons qu’à l’automne 2020, le pays turcophone envahissait le territoire du Haut-Karabakh, scellant ainsi le destin de cette république autoproclamée en 1991. Aujourd’hui, ce qui est en jeu, c’est la souveraineté même de l’Arménie avec la violation de ses limites territoriales.

L’Union européenne (UE) envoyait vendredi dernier une mission civile dans cette zone afin d’aider à délimiter les frontières. Cette même UE qui, plus tôt cet été, signait un accord de livraison de gaz avec l’Azerbaïdjan pour atténuer sa dépense à la Russie en la matière. C’est dire à quel point les dés sont pipés sur la question. Toute solution diplomatique qui résultera de cette médiation risquerait d’affaiblir davantage la nation arménienne, voire d’en sonner le glas.

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Les Arméniens constituent un peuple millénaire, dont le plus grand drame fut peut-être d’avoir occupé historiquement un territoire à la jonction de deux puissances coloniales belligérantes, soit les Russes et les Ottomans. Il y a un peu plus de cent ans, 1,5 million d’Arméniens (soit près de la moitié de la population de l’époque) devaient servir de boucs émissaires et trouver la mort aux mains du gouvernement Jeunes-Turcs dans la foulée d’une guerre qui les opposait au tsar — génocide encore nié jusqu’à ce jour par Ankara.

Depuis, deux événements majeurs ont complètement reconfiguré la géopolitique la région. D’abord, la fin de la Première Guerre mondiale, qui a donné naissance à la Turquie actuelle. Puis, quelques décennies plus tard, l’effondrement de l’Union soviétique, qui a entraîné dans son sillage la création de trois États souverains dans le Caucase du Sud — Arménie, Géorgie et Azerbaïdjan —, trois pays aux identités nationales différentes et aux orientations stratégiques divergentes. Le tout enclavé entre les trois puissances aux aspirations néo-impériales que sont la Russie, la Turquie et l’Iran d’aujourd’hui.

Il n’en demeure pas moins que la fonction historique du Caucase n’a jamais changé à travers les âges : celle d’être le carrefour entre l’Asie et l’Europe. Il y a deux mille ans y passait la route des épices et de la soie. Aujourd’hui, ce sont les gazoducs et les pipelines en provenance de Bakou qui traversent la région pour alimenter l’Europe en énergie fossile. Le président Aliyev semble multiplier les provocations pour créer un nouveau corridor qui traverserait l’Arménie, afin de relier directement la Turquie aux rives de la mer Caspienne, dont les réserves pétrolières en mer sont estimées à 2 milliards de tonnes, en plus des 400 000 milliards de mètres cubes de gisements gaziers.

Dans le contexte de crise énergétique actuelle, il n’est donc pas surprenant que la cause arménienne soit éclipsée au profit de la guerre en Ukraine, qui a grandement affaibli la Russie (alliée traditionnelle de l’Arménie) et complètement redéfini le jeu des alliances et des pouvoirs dans la région.

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Depuis le début du conflit, le Canada s’est contenté d’une déclaration laconique, à l’occasion du Jour de l’indépendance de l’Arménie, le 21 septembre dernier. Or, des soldats azéris ont été aperçus en train de traverser la frontière à pied, violant ainsi la souveraineté territoriale de l’Arménie.

À titre de pays défenseur des droits de la personne et des minorités, le Canada — ainsi que tous les pays occidentaux — doit tout mettre en oeuvre pour protéger le peuple arménien, qui constitue un peuple autochtone du Caucase. Sans quoi, la région au complet risquerait de se désoccidentaliser, ce qui livrerait cette minorité à la merci des intérêts géostratégiques panturcs. Et vouerait le peuple arménien à sa disparition.

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