Sur la thèse du génocide autochtone

La thèse du génocide fait également partie des conclusions d’une importante enquête canadienne sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, précise l’auteur.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne La thèse du génocide fait également partie des conclusions d’une importante enquête canadienne sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, précise l’auteur.

Nous ne sommes nullement réfractaires à l’idée que les Autochtones du Canada puissent avoir été victimes d’un authentique génocide. Certes, pour atténuer la brutalité de la politique coloniale canadienne à l’égard des Autochtones (« Tuer l’Indien, mais sauver la personne »), on l’a souvent opposée à celle des États-Unis (« Un Indien mort est un bon Indien »). Il y aurait donc eu d’un côté un ethnocide (ou « génocide culturel ») et de l’autre, un génocide au sens propre.

Cependant, la différence en faveur de la politique canadienne n’est pas si nette. Comment, sur une longue période, arracher leurs enfants à des parents sans provoquer l’implosion de générations entières et plus globalement d’une société ? On parle ici de violence culturelle et physique, de décès sans assistance, de désespoir et de suicides, de tragédie. Ajoutons à cela, pour l’époque récente, l’importante surreprésentation des femmes autochtones disparues ou assassinées sans entraîner d’enquêtes sérieuses. Ce sont des considérations de ce genre qui amènent plusieurs observateurs ou analystes à parler de génocide.

Mais le mot est si lourdement chargé (on pense immédiatement aux Juifs et aux Arméniens) qu’on sent le besoin d’y regarder de près, malgré les propos du premier ministre Trudeau et du pape François. Rappelons que la thèse fait également partie des conclusions d’une importante enquête canadienne sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Laissant de côté la question de leur validité, nous voulons plutôt attirer l’attention sur la façon dont ces conclusions risquent d’être utilisées, notamment dans le domaine de l’enseignement.

Partons d’un exemple : un exposé présenté par trois chercheuses universitaires québécoises (Sivane Hirsch, Sabrina Moisan, Karine Gélinas) dans le cadre d’un congrès international tenu récemment à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Précisons que seul le premier signataire de ce texte a assisté à la présentation. Les deux autres ont apporté à la présente réflexion leur expertise, l’un dans le domaine des questions autochtones, l’autre en matière de didactique. Notre but ici se limite à soumettre, très cordialement, quelques questions sur la démarche scientifique telle qu’elle a été présentée et auxquelles les intéressées voudront peut-être répondre.

Sabrina Moisan étant absente, Sivane Hirsch a assumé la plus grande partie de la présentation. Elle a d’abord rappelé qu’il existe différentes définitions du mot génocide, d’où l’importance de clarifier ce sujet essentiel qui peut influer fortement sur la suite des choses. Elle n’en a pas dit plus, mais on peut comprendre que l’équipe n’a peut-être pas encore arrêté sa position sur cette question très complexe. On comprend moins cependant que, plus tard dans l’exposé, la chercheuse a affirmé avec assurance qu’il y avait eu génocide, encore là sans explication.

D’autres questions sont restées sans réponse. Ainsi, s’il y a eu génocide, le mot embrasse-t-il l’ensemble ou une partie de la population, et dans ce cas, laquelle et dans quelle proportion ? De même, les définitions courantes du mot (incluant celle de l’ONU) précisent qu’il doit y avoir une intention de supprimer une population. La conférencière n’a pas indiqué comment cette condition sera vérifiée concrètement. Enfin, un génocide culturel serait, selon cette dernière, aussi grave qu’un génocide physique — une courte explication n’aurait-elle pas été bienvenue ?

L’exposé abordait aussi la dimension didactique (comment enseigner le génocide ?). La conférencière a d’abord souligné que, selon les règles en vigueur, il serait inacceptable d’imposer aux élèves l’idée d’un génocide autochtone (même si la thèse, rappelons-le, est soutenue sans réserve par l’équipe). Les jeunes devraient donc arriver d’eux-mêmes, très librement, à cette conclusion à la lumière des informations mises à leur disposition. Mais sur ce point, l’équipe n’aurait aucune inquiétude : les données transmises seraient si convaincantes que les élèves adhéreraient immanquablement à la thèse du génocide.

Que penserait-on d’un enseignant, souverainiste militant, qui procéderait dans le même esprit pour « initier » ses élèves au thème de l’indépendance du Québec ?

Il a aussi été précisé que la définition d’un génocide (et par ricochet la démarche du projet, peut-être ?) devrait recueillir l’accord des Autochtones — une mention qui a été faite rapidement, au détour d’une phrase et sans commentaire, comme si la chose allait de soi. Ici, ne doit-on pas s’inquiéter de l’indépendance nécessaire au travail scientifique et du principe d’objectivité, sans lesquels l’idéologie et même la militance risquent de s’inviter dans la recherche ? Consulter les Autochtones, entendre leurs points de vue et suggestions, soit. Mais solliciter leur consentement ?

On trouvera peut-être que nous accordons beaucoup d’importance à un exposé dans un congrès. En voici les raisons. Il s’agissait d’une rencontre internationale dont la résonance est toujours considérable. Par ailleurs, étant donné leur compétence reconnue, les chercheuses jouissent d’une grande crédibilité. Il faut aussi considérer que cette vision de la thèse du génocide et la façon dont elle est présentée s’inscrivent dans un courant d’idées en expansion. Enfin, le ministère de l’Éducation a demandé aux chercheuses d’élaborer une proposition de démarche pouvant servir à l’enseignement du génocide autochtone dans les écoles québécoises.

Les responsables du projet poursuivent des objectifs indiscutablement louables auxquels nous souscrivons. Il est difficile de travailler sur un sujet qui est en même temps un motif d’engagement. La chose est cependant courante et inévitable, parfois nécessaire. Mais ce genre de situation met à rude épreuve l’enquête, doublement sollicitée par le désir légitime de servir une cause et par les règles du métier. La plupart d’entre nous en avons fait l’expérience.

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