À quoi devrait servir l’évaluation à l’école?

Les moyens actuels de gestion du système, fondé sur la «réussite» au détriment de l’apprentissage, sont contreproductifs, fait valoir l’autrice.
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse Les moyens actuels de gestion du système, fondé sur la «réussite» au détriment de l’apprentissage, sont contreproductifs, fait valoir l’autrice.

Lors de votre discours de victoire lundi dernier, vous avez réitéré, M. Legault, que l’éducation resterait, et je cite, « la priorité des priorités » de votre gouvernement. S’il m’est permis de le faire, j’aimerais ajouter ma voix à celles de nombreuses personnes qui oeuvrent dans le milieu de l’éducation, ou dont le métier est d’être une vigile relativement à la santé du système scolaire québécois.

Je veux d’abord vous dire qu’en plus d’être la mère de deux jeunes femmes qui sont passées à travers l’école, j’ai enseigné le français au secondaire durant 14 ans avant de devenir conseillère pédagogique auprès du corps enseignant de français de 13 écoles secondaires. Étant maintenant professeure en sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières et travaillant en formation pratique des maîtres, je crois bien humblement pouvoir contribuer aux réflexions et aux actions qui devront être mises en marche de façon urgente si nous voulons véritablement que l’école québécoise retrouve sa santé.

J’aimerais vous soumettre quelques réflexions autour du mot « réussite » scolaire qui vous semble si cher. Je voudrais d’abord vous demander ce que vous entendez par « réussite » scolaire. Est-ce réussir les épreuves ministérielles ? Ne pas décrocher de l’école ? Arriver en première année du primaire en ayant les acquis « attendus » pour un enfant de… six ans ? Car, voyez-vous, lorsque je considère votre discours, celui de votre ministre de l’Éducation ainsi que vos actions respectives, je comprends bien que « réussir » à l’école au Québec consiste précisément à « atteindre des standards ». Tout un chacun dira qu’il est souhaitable qu’il en soit ainsi et c’est vrai. Réussir est important.

Réussir n’est pas apprendre

Permettez-moi toutefois d’illustrer, très concrètement, les effets pervers et bien installés dans nos écoles de la culture de la « réussite ». Dans notre système scolaire, des épreuves ministérielles existent dans plusieurs disciplines tant au primaire qu’au secondaire : en français, en histoire et éducation à la citoyenneté, en sciences et technologies… Je travaille actuellement avec des enseignantes de français du premier cycle du secondaire qui témoignent du temps investi à « préparer leurs élèves » à l’épreuve d’écriture en deuxième secondaire.

Deux mois. Deux mois d’une année scolaire qui en comptent dix. Deux mois à exercer leurs élèves à « réussir » une épreuve d’écriture, ma foi très différente de ce que le programme les invite normalement à enseigner. Deux mois à tenter d’expliquer aux élèves, qui soulignent eux-mêmes l’incohérence (ils ne sont pas cons…), que « oui, on n’écrit pas dans la vie un texte comme celui qu’on vous demandera d’écrire lors de l’examen », mais qu’il faut le faire pour « réussir » l’épreuve.

Même problème du côté des enseignants de sciences et technologies ou d’histoire et éducation à la citoyenneté, qui n’ont d’autres choix que d’enfiler dans leur cours une quantité imposante de contenus, même si les élèves ne les « comprennent » pas, pourvu qu’ils « retiennent » ce qu’il faut pour « réussir » les épreuves. Ainsi, il repose sur les épaules de nos enfants et de leurs enseignantes la responsabilité de « réussir » pour que nous puissions dire que le système scolaire va bien, du moins en apparence.

Je sais que mes exemples sont gros, voire grossiers, et que, bien sûr, ce n’est ni si simple ni si sombre (quoi que…). Je n’aime pas être défaitiste non plus, et ce n’est pas productif de jeter le bébé avec l’eau du bain. Vous êtes un homme pragmatique, je trouve que c’est une qualité. Néanmoins, ce que j’essaie de vous dire, c’est qu’en utilisant les épreuves ministérielles comme on le fait depuis trop longtemps, on impose une finalité performative à l’école et l’on prive les enseignantes ainsi que nos enfants d’une école où l’on « apprend ». Car, voyez-vous, « réussir » et « apprendre » sont deux choses très différentes.

Que faire alors ? Comment utiliser toute cette masse de résultats, auxquels nous n’avons pas accès par ailleurs et qui en obsèdent plus d’un, pour les mettre au service d’un système qui garantirait de réels et durables apprentissages ? Comment délester nos enfants, et leurs enseignantes, de ce poids considérable qu’est devenue cette obligation de performance, qui entraîne toutes les dérives que l’on imagine et qui prive les enfants d’une école qui fait apprendre ?

Valoriser la profession

 

Repensons l’évaluation : ce qu’elle constitue, ce qu’elle évalue, à quoi elle sert actuellement et à quoi elle devrait servir. Je propose de distinguer, d’une part, l’évaluation du « système » et, d’autre part, celle des « élèves ». Une évaluation du système requiert un échantillon représentatif. Nous pourrions alors instaurer des épreuves annuelles évaluant les « compétences » d’un certain nombre d’élèves, tenues à des moments stratégiques de leur parcours scolaire, tout comme le fait l’OCDE avec les épreuves PISA. Je suis certaine d’ailleurs que vous consultez les rapports de l’OCDE avec intérêt et que vous leur accordez beaucoup de valeur. De telles évaluations viseraient spécifiquement la régulation du système et non l’évaluation des élèves eux-mêmes : ils n’apparaîtraient pas à leurs bulletins, pas plus qu’ils ne constitueraient une condition de diplomation.

Les élèves seraient, pour leur part, évalués par la personne qui les connaît le mieux : leurs enseignantes. Il se trouve que vous souhaitez valoriser la profession ? Eh bien ! Voilà ici un moyen fort d’y parvenir ! Les enseignantes seraient du même coup dégagées du fardeau de la préparation aux épreuves, ce qui leur permettrait de « prendre le temps » (mon Dieu ! Est-ce que ça existe encore à l’école ?) pour faire en sorte que leurs élèves « apprennent » et développent de solides compétences, comprennent pourquoi ils vont à l’école et en quoi ce qu’ils y apprennent leur est utile pour réfléchir, être capables de jugement critique, pour connaître leur culture et leur langue, pour s’émanciper !

N’est-ce pas ce que devrait permettre une école en santé ? Il ne s’agirait pas que le ministère fournisse plus d’épreuves aux enseignantes, mais bien que ces épreuves soient des outils parmi d’autres permettant aux enseignantes de porter un jugement sur les véritables compétences de leurs élèves, et non qu’elles évaluent un entraînement à la passation d’épreuves.

Cette idée n’est pas magique. Tout repose sur le contrat social que recevraient les enseignantes et ses implicites. Dans tous les cas, il est plus que temps d’agir… nos enfants et leurs enseignantes ne sont pas une chaîne de montage qu’il faut optimiser pour en augmenter la réussite, Monsieur Legault. Il me semble que ce n’est pas non plus de cette façon que vous les considérez. Je vous crois quand vous dites que l’éducation est chère à vos yeux. Mais les moyens actuels de gestion du système, fondé sur la « réussite » au détriment de l’apprentissage, sont à mes yeux tout simplement contreproductifs.

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