Pourquoi marcher pour une réforme de l’assurance-emploi

L’assurance-emploi est probablement, de tous les programmes sociaux existants au pays, paliers fédéral et provinciaux confondus, celui qui est le plus mal en point, écrit l’auteur.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne L’assurance-emploi est probablement, de tous les programmes sociaux existants au pays, paliers fédéral et provinciaux confondus, celui qui est le plus mal en point, écrit l’auteur.

Avec mon collègue Nicolas Miot, entre le 14 et le 22 septembre dernier, nous avons marché 200 km, de Montréal à Ottawa, pour réclamer une réforme de l’assurance-emploi. Ce programme, censé protéger les travailleurs et les travailleuses face aux vicissitudes de l’emploi, présente à maints égards toutes les caractéristiques d’une organisation dysfonctionnelle et arbitraire. Cela s’explique : au cours des années 1990, la couverture et les protections ont considérablement été réduites, redéfinissant depuis lors les paramètres de ce système.

C’est à ce point que l’assurance-emploi est probablement, de tous les programmes sociaux existants au pays, paliers fédéraux et provinciaux confondus, celui qui est le plus mal en point. Celui qui nécessiterait une urgente modernisation, avec injection d’une bonne dose de justice et la mise en place d’un nouvel équilibre.

Le monde du travail a changé. Une part importante de l’emploi est de nature précaire : à temps partiel ou contractuel, à durée déterminée ou non, sur appel ou avec horaire brisé, saisonnier, décloisonné, souvent éthéré. C’est une réalité qui traverse l’ensemble des sociétés industrialisées. Environ le tiers de la main-d’oeuvre active travaille sous de telles conditions, dont beaucoup de femmes, de jeunes et de personnes âgées.

Et nous avons marché pour réclamer cette réforme que l’on nous promet depuis bien longtemps, mais qui ne vient jamais. Nombreux, en effet, ont été les engagements formels pris par le parti au pouvoir à Ottawa, les « discours du Trône », les lettres de mandat, les plateformes électorales, les déclarations solennelles… L’année dernière, au printemps, tous les indicateurs étaient au vert pour engager ce processus de réforme. Les commentateurs et observateurs de la scène politique fédérale abondaient dans cette direction. En lieu et place, on nous a annoncé un processus de consultation, lui-même retardé par les élections fédérales de septembre 2021.

Nous avons été bons joueurs. Nous avons participé à ces consultations. Chaque rencontre a signifié un important travail de recherches, de documentation, d’argumentation, aux fins d’être au maximum de nos capacités. C’est beaucoup demandé à une organisation déjà saturée de travail et dont les moyens sont fort limités.

Au printemps 2022, le 7 avril, jour du budget fédéral, tout indiquait encore une fois qu’un plan de réforme serait présenté, à la suite des consultations terminées à la fin février. En effet, la lettre de mandat (décembre 2021) de la ministre Carla Qualtrough, responsable du programme d’assurance-emploi, précisait un échéancier très clair pour mettre en place cette réforme : l’été 2022. En lieu et place, c’est plutôt une deuxième phase de consultation qui fut annoncée.

Nous sommes demeurés bons joueurs, sachant fort bien pourtant qu’en cette matière, tout a déjà été dit, les problèmes et les solutions entendus, et ce, depuis de nombreuses années. Au total, nous avons participé à une dizaine de ces tables de consultations.

Calmer la colère

 

Pendant la crise, et après l’effondrement du système d’assurance-emploi au printemps 2020, dû à la pression stupéfiante exercée sur les structures archaïques de ce dernier, le gouvernement a mis en place des mesures temporaires qui avaient considérablement amélioré le programme, particulièrement sous les aspects d’admissibilité (temps de travail nécessaire pour se qualifier et allégement des sanctions rattachées aux raisons de fin d’emploi). Il y avait une date de péremption à ces mesures : le 24 septembre 2022. Est-ce un défaut d’avoir (encore) cru qu’une réforme prendrait le relais de ces mesures ? C’est pourtant ce qu’on nous avait laissé entendre.

C’est plutôt le retour inacceptable au statu quo qui s’est opéré. Et c’est pour dénoncer pareille situation que nous avons marché de Montréal à Ottawa : pour que la parole engagée veuille dire quelque chose. Est-ce trop demander ? Naïf ? Faut-il tout arrêter ? Se réfugier dans le désenchantement ? Entretenir la désillusion ?

Il fallait marcher. Calmer cette colère. J’ai 63 ans et je me croyais en forme. Marcher 200 kilomètres, avec une moyenne de 25 km par jour, a néanmoins représenté un véritable défi. J’en ai pris toute la mesure sous la pluie entre Montebello et Thurso quand, pendant les premières heures de marche, chaque pas était ressenti comme un coup reçu sur le talon du pied.

Je n’ai pas décoléré en chemin. Au contraire, plus je réfléchissais — et il n’y avait que ça à faire —, plus je prenais la mesure qu’on nous avait « monté un beau grand bateau ».

Faire acte de pédagogie

 

Et on nous sert aujourd’hui ce genre d’arguments : la crise est passée, les taux de chômage sont bas, il y a pénurie de main-d’oeuvre… pourquoi s’attarder à réformer l’assurance-emploi ? Des porte-parole patronaux qui s’étaient engagés à soutenir tel plan de réforme renient leur parole, d’autres déploient une intense activité lobbyiste pour contrer toute velléité de changement, argumentant que l’assurance-emploi n’est pas un programme social, mais plutôt une taxe, et qu’on ne doit pas augmenter cette taxe. Désinformant au passage sur la nature de ce programme et sur le fait que le taux de cotisation que nous connaissons actuellement est le plus bas depuis 1980.

Quels sophismes que de prétendre que l’amélioration de l’assurance-emploi ramènerait les travailleurs (ces êtres oisifs) au chômage ! Comme si le fait de se doter d’un système d’assurance maladie rend les gens malades, ou qu’une assurance automobile a pour conséquence qu’on se jette sous les roues d’une voiture…

Les programmes sociaux ont une utilité foncièrement simple et de nature humaniste : se donner, comme société, des protections sociales pour faire face aux éventuels problèmes, aux sinistres.

Il ne faut pas attendre la prochaine crise pour réparer le filet social, ni l’accentuation des dérèglements climatiques et leurs conséquences sur l’emploi pour oeuvrer dans un tel sens. S’il y a montée de la droite et d’un discours visant la déstructuration des politiques d’État, il faut répondre avec encore plus de vigueur, plus de courage, plus de vision et faire acte de pédagogie, ne jamais cesser d’expliquer à quoi servent les cotisations sociales, les impôts, et les politiques d’État. Nous sommes là et nulle part ailleurs. Peut-être naïfs, mais férocement déterminés à ce que justice soit faite.

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