La question «woke» et le vivre-ensemble

«La question woke en est venue à mobiliser savants et politiques, militants et moralistes, et même à faire bouger les lignes entre progressistes et conservateurs, mais aussi au sein même du camp progressiste, si souvent en proie à des luttes internes», affirment les auteurs. 
Photo: Alex Lupul La Presse canadienne «La question woke en est venue à mobiliser savants et politiques, militants et moralistes, et même à faire bouger les lignes entre progressistes et conservateurs, mais aussi au sein même du camp progressiste, si souvent en proie à des luttes internes», affirment les auteurs. 

Tous les mouvements sociaux ont pour premier objectif de diffuser leurs idées pour éveiller la conscience du plus grand nombre à la réalité telle qu’ils la perçoivent. C’est vrai pour les mouvements progressistes révolutionnaires et réformistes, comme le mouvement ouvrier et syndical, le féminisme, l’écologisme, l’antiracisme, l’altermondialisme… C’est aussi vrai pour les mouvements conservateurs et réactionnaires, en passant par le libéralisme, le républicanisme et le nationalisme toutes tendances confondues. La réalité présente ou passée — ou plutôt la perception que nous en avons — devient alors l’enjeu de luttes.

C’est ce que nous vivons aujourd’hui autour de la question woke. Ce concept est apparu pour déchirer le voile d’ignorance qui dissimule les formes d’oppression qui continuent de diviser les sociétés. Mais le concept nourrit la controverse, car tout le monde n’a pas intérêt à voir la réalité de la même manière, puisque cela suppose de questionner certaines inégalités en matière de pouvoir, d’avantages statutaires et de classe, de ressources matérielles et symboliques et, éventuellement, d’instaurer des mesures réparatrices.

La question woke en est venue à mobiliser savants et politiques, militants et moralistes, et même à faire bouger les lignes entre progressistes et conservateurs, mais aussi au sein même du camp progressiste, si souvent en proie à des luttes internes. Chacun avance ses arguments, opposant la vraie réalité aux fausses interprétations, les faits à l’idéologie, l’objectivité scientifique à la subjectivité militante, la morale à la politique.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Possibles, été 2022, hors série.

Héritage des luttes antiesclavagistes et du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, le mot woke a été réactualisé par le mouvement Black Lives Matter au milieu des années 2010. Stimulant le rapprochement entre la pensée décoloniale et les luttes intersectionnelles, le wokisme semble en voie de permettre aux minorités de s’unir autour d’une expérience partagée de discriminations perçues désormais comme systémiques. Ce mouvement et ses méthodes ont cependant provoqué une virulente réaction conservatrice dénonçant l’atteinte à la liberté d’expression et la menace que la reconnaissance de la diversité ferait peser sur des valeurs jugées universelles.

Ainsi, par un étrange renversement de situation qui peut s’expliquer par le poids médiatique du nationalisme conservateur, ce sont finalement les voix réactionnaires qui ont le plus popularisé ce mot, mais en l’essentialisant et en inversant son usage. Dans cette perspective, le terme va cesser de désigner un état d’esprit (être éveillé aux discriminations), pour en venir à caractériser un groupe social spécifique (les wokes). Et ceux-ci ne sont plus seulement des antiracistes, mais aussi et surtout des « racistes anti-blancs » qui ne respecteraient pas la liberté d’expression, entre autres problèmes. Puis finalement, par extension, le mot woke désignera toutes les forces progressistes — y compris les féministes, les trans et les écologistes — que les réactionnaires veulent dénoncer, d’abord aux États-Unis, puis au Québec, en France et dans bien d’autres pays.

Mais au-delà de la guerre des mots, le virulent débat actuel autour du wokisme pose plus fondamentalement la question du vivre-ensemble. Cela arrive à chaque fois que les mouvements en lutte pour l’émancipation permettent l’irruption de nouveaux sujets politiques, jadis invisibles et soumis, au sein du corps social (serfs, esclaves, ouvriers, femmes, autochtones, colonisés…). Et chaque fois, les tenants de l’ordre établi ont manifesté à hauts cris leur désarroi devant l’impensable : perdre leur suprématie et se voir imposer une véritable égalité, perçue alors comme un terrible totalitarisme de simples « minorités ». Or, s’ouvrir à l’autre ne signifie pas s’oublier soi-même, et faire plus de place ne conduit pas nécessairement à perdre la sienne. Tout cela dépend de la manière dont on voit les choses, de sa propre expérience, de son rapport spécifique à la réalité.

Au fond, la question demeure éminemment politique. Comment pouvons-nous bâtir des sociétés qui reconnaissent l’égale dignité de toutes ses composantes sans pour autant opposer majorité et minorités ? Comment construire un rapport à l’histoire qui permette de combattre les discriminations sans figer les identités ? Comment penser notre relation à la diversité dans une logique de complémentarité plutôt que de concurrence, et y voir une force collective plutôt qu’une fragmentation mortifère ? Quel dialogue entre l’universel et le particulier pouvons-nous établir afin de cheminer vers une dynamique de rassemblement plutôt que de division ?

C’est à toutes ces questions que ce numéro spécial de la revue Possibles propose d’offrir des éléments de réponses en mobilisant la réflexion conceptuelle et épistémologique, le regard critique, l’analyse de discours, le récit de pratique, l’auto-ethnographie et l’expression d’expériences personnelles sous forme d’entrevues. Comme autant de perspectives visant à nous éclairer sur le chemin long et tortueux de l’émancipation individuelle et collective.

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