Un front uni payant pour les provinces autonomistes

Danielle Smith a remporté la course à la chefferie conservatrice avec 53,77% des voix, jeudi, au terme de six tours de scrutin.
Jeff McIntosh La Presse canadienne Danielle Smith a remporté la course à la chefferie conservatrice avec 53,77% des voix, jeudi, au terme de six tours de scrutin.

L’auteur est un ancien stratège conservateur. Il a été conseiller politique dans le gouvernement Harper ainsi que dans l’opposition.

Danielle Smith deviendra officiellement première ministre de l’Alberta mardi. Elle succède à Jason Kenney, après avoir remporté, jeudi, la course à la chefferie du Parti conservateur uni de l’Alberta avec 53,77 % des voix, au sixième tour de scrutin. La prochaine élection générale en Alberta devra se tenir avant la fin mai 2023. Danielle Smith fera donc sept mois dans le fauteuil de première ministre, à la tête d’un gouvernement majoritaire. Son cheval de bataille ? Déposer, comme premier projet de loi, sa promesse de « souveraineté de l’Alberta ».

Il ne s’agit pas d’un projet de séparation comme on en a connu au Québec sous le Parti québécois. Son objectif est plutôt de revendiquer tous les pouvoirs dans ses champs de compétences. Mme Smith veut également se donner le droit de ne pas appliquer des lois fédérales qui vont à l’encontre des décisions de la législature albertaine.

Selon les sondages, la victoire de Mme Smith en 2023 n’est pas assurée, alors qu’un retour de Rachel Notley, ancienne première ministre néodémocrate est possible. Justin Trudeau peut se dire que ce n’est qu’un mauvais moment à passer et que tout rentrera dans l’ordre lorsque Mme Notley reviendra au pouvoir. C’est un pari risqué. En Alberta comme au Québec, il est souvent payant pour un premier ministre de lutter contre Ottawa afin de s’attirer le soutien de sa population.

Le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, a aussi pour objectif de continuer à contrer les intrusions fédérales dans ses champs de compétence. Il va déposer mardi un document d’orientation décrivant les répercussions économiques néfastes de certaines politiques fédérales sur sa province. Un vent autonomiste souffle sur le Canada.

Il n’y a pas que dans l’Ouest que Justin Trudeau manque d’alliés. Le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse sont dirigés par des gouvernements conservateurs. Il n’y a pas d’élections en vue avant 2024 pour le premier ministre Blaine Higgs, et 2025, pour Tim Houston.

Fort de sa victoire, François Legault a indiqué que sa priorité sera d’obtenir plus de pouvoir en immigration, une compétence partagée avec le fédéral. Il a aussitôt reçu une fin de non-recevoir de la part de Justin Trudeau, qui en a profité pour lui rappeler que le Québec a déjà tous les outils dont il a besoin en la matière.

Et l’Ontario dans tout ça ?

Une question reste en suspens : que fera le premier ministre conservateur Doug Ford en Ontario ? Sa position enviable lui permet de faire pencher la balance. Soit il rejoint le camp des frondeurs en donnant sa caution morale aux revendications autonomistes des autres provinces, soit il fait cavalier seul en réclamant des conditions exclusives pour l’Ontario, pour l’industrie automobile, par exemple. Dans ce dernier cas, le gouvernement Trudeau fera tout pour le satisfaire.

Cette nouvelle dynamique fait de Doug Ford le leader de la fédération, non pas en raison du poids économique ou démographique de sa province, mais à cause du nouveau rapport de force que cela crée dans les relations fédérales-provinciales.

Les choses se compliquent pour le gouvernement Trudeau. Les lumières du département chargé des relations interprovinciales vont rester allumées tard dans la nuit avec ce nouveau casse-tête.

 

Lors de la dernière réunion du Conseil de la fédération, le 27 septembre dernier, les premiers ministres ont renouvelé leurs demandes d’augmenter la part du fédéral dans le financement des soins de santé. C’est là une priorité commune aux premiers ministres provinciaux que Justin Trudeau continue d’ignorer. Il s’entête à affirmer qu’il faut attendre la fin de la COVID-19 avant de s’y attaquer. La liste des demandes s’allonge avec la venue de Danielle Smith et la demande de François Legault en immigration.

Justin Trudeau ne devrait pas sous-estimer ce changement de dynamique. Les provinces, elles, doivent prendre garde à ne pas diluer leurs demandes et à parler d’une seule voix face, au risque de se marginaliser. Le financement en santé doit rester leur priorité.

Pour le reste, il y a fort à parier qu’il n’y aura pas consensus pour augmenter la liste des demandes lors de la prochaine réunion du Conseil de la fédération. La Colombie-Britannique sera dirigée par un gouvernement du NPD jusqu’en octobre 2024. Justin Trudeau va certainement se tourner vers cet allié de même que vers Terre-Neuve et son premier ministre libéral, Andrew Furey, en poste jusqu’en 2025. Diviser pour mieux régner est une méthode éprouvée.

Reste que la réalité du fédéralisme canadien veut que, lorsque l’Alberta et le Québec sont alignés, il est très difficile pour Ottawa d’ignorer les demandes des provinces. Si François Legault veut tirer son épingle du jeu, il devra, d’une certaine façon, faire front commun avec les provinces autonomistes et revenir sur la santé.

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