Le Nobel à Annie Ernaux sonne le triomphe l’intimisme en littérature

«La reconnaissance mondiale de l’oeuvre d’Ernaux advient donc comme le couronnement de plusieurs décennies de travail assidu, loin des feux de la rampe, au coeur de l’acte le plus important, l’acte d’écriture», écrit l'autrice.
Photo: Jonathan Nackstrand «La reconnaissance mondiale de l’oeuvre d’Ernaux advient donc comme le couronnement de plusieurs décennies de travail assidu, loin des feux de la rampe, au coeur de l’acte le plus important, l’acte d’écriture», écrit l'autrice.

Le battage médiatique sur la nature et la valeur de l’écriture intimiste et autofictionnelle peut à présent s’apaiser avec l’attribution du prix Nobel de la littérature à l’autrice française Annie Ernaux. La nouvelle semble choquer certains praticiens du monde médiatique et autres influenceurs des médias sociaux. Ernaux est une écrivaine intimiste, l’a-t-elle réellement mérité ? se dit-on. Ernaux ne tient certainement pas le premier rang des écrivains nationalistes dont les oeuvres abondent dans les bibliothèques du monde entier, et elle ne fait pas compétition aux best-sellers notoires. Et pourtant.

Bien qu’elle ait été appréciée par la critique et récompensée en France par le Prix de la langue française et le prix Marguerite Yourcenar pour l’ensemble de son oeuvre, Annie Ernaux est restée en marge du milieu littéraire national en tant que romancière de l’autofiction. Celle-ci est sans doute une marque de distinction, mais elle n’élève pas l’écrivain au rang des écrivains de la grande littérature (ex. Victor Hugo), pour utiliser une expression de Milan Kundera.

La reconnaissance mondiale de l’oeuvre d’Ernaux advient donc comme le couronnement de plusieurs décennies de travail assidu, loin des feux de la rampe, au coeur de l’acte le plus important, l’acte d’écriture. C’est aussi la reconnaissance d’une marge nullement séparée du corps, celle d’une minorité révolutionnaire qui vit et produit au sein et contre la majorité écrasante. Sa question clignotante « Qui suis-je ? » fait place à la question : « Qui suis-je dans le monde ? », question de la gauche non partisane par excellence, la gauche soucieuse des droits de l’homme et des libertés partout dans le monde, et au-delà de toutes frontières.

En posant cette question, Annie Ernaux a déstabilisé le grand temple de la littérature mondiale au XXe siècle avec diligence et persévérance. Née en 1940, elle est l’héritière de la littérature de résistance et de la littérature engagée théorisée par Sartre et consorts, devenue synonyme de Littérature. Ernaux publie timidement son premier roman autobiographique en 1974, Les armoires vides, ensuite La femme gelée (1981), et La place (1983, prix Renaudot en 1984) dans lesquels elle s’attarde sur son enfance et sa jeunesse entre 1940 et 1960. Ses revendications idéologiques ou militantes passent par une écriture subtile, féminine, simple.

Elle retourne à ces thématiques dans Les années (2008), alors qu’elle est écrivaine établie qui sait manipuler aussi bien le voyeurisme du lecteur que les failles de l’Histoire. Elle y contemple les albums photos, les films, des coupures de presse, les mouvements politiques et le « je » qui devient un « nous » conscient de son individualité cosmique. Son oeuvre se situe à la lisière de l’autobiographie, des mémoires, du journal intime, de l’essai et de l’imaginaire collectif. Au coeur et sur le bord, derrière et devant la caméra, à l’extérieur sur la grande scène et dans les profondeurs de la conscience de soi.

Dans Passion simple (1992), l’héroïne tombe en amour avec un homme marié. Comme Proust, il s’agit d’une écriture dépourvue de jugements moraux, frappée par l’ironie et l’introspection. Mais contrairement à Proust, Ernaux s’appuie sur un événement initial simple à travers lequel elle tisse un monde intérieur riche et complexe, notamment en ce qui concerne les sentiments de jalousie, d’attente et d’anticipation. Son approche minimaliste de l’écriture se développe à travers les phrases courtes, frugales, dépouillées. Son écriture accumule les détails et ne s’y noie pas, élargit le monde à partir d’un point infinitésimal et fait place aux fantasmes avec acuité et subtilité.

Ernaux est née loin du centre et a vécu sa vie en dehors de Paris. Elle écrit à partir de sa vie intime, mais elle puise aussi dans les lectures qui l’ont marquée, en histoire, en culture populaire et en littérature. Inspirée par cette phrase de Brecht : « Il pensait dans les autres, et les autres pensaient en lui », elle dit dans L’écriture comme un couteau (2003) : « Au fond, le but final de l’écriture, l’idéal auquel j’aspire, c’est de penser et de sentir dans les autres, comme les autres — des écrivains, mais pas seulement — ont pensé et senti en moi. » Ce livre éclaire et révèle le métier d’écriture chez Annie Ernaux et son appartenance à la gauche.

Par-delà les frontières, Ernaux a tenté d’élargir l’espace de soi et des autres, qu’il soit réel ou imaginaire, politique ou littéraire. Son écriture est un acte de libération des modèles, incluant ceux du roman lui-même, libération de l’appartenance partisane, de la conscience nationale et des déterminants identitaires réducteurs. Pour elle, l’écriture est un acte de liberté, alors que toute liberté commence par un soi conscient de sa place dans le monde, et que cette place dans le monde est celle de toutes et tous ici et au lointain.

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