Jason Kenney, le plus francophile des premiers ministres de l’Alberta

«Jason Kenney aura été le plus francophile des premiers ministres que l’Alberta ait jamais eus, avec une vraie sensibilité pour le Québec», écrit l'auteur.
Photo: Chad Hipolito La Presse canadienne «Jason Kenney aura été le plus francophile des premiers ministres que l’Alberta ait jamais eus, avec une vraie sensibilité pour le Québec», écrit l'auteur.

L’auteur est un ancien stratège conservateur. Il a été conseiller politique dans le gouvernement Harper ainsi que dans l’opposition.

Demain soir, nous connaîtrons les résultats du vote des membres du Parti conservateur uni (PCU) et nous saurons qui remplacera Jason Kenney à titre de premier ministre de l’Alberta. M. Kenney a annoncé son départ le 18 mai dernier, après n’avoir obtenu que 51,4 % des voix à un vote de confiance sur son leadership.

Dans les cercles conservateurs, pour dénoncer l’ingérence et l’interventionnisme de l’État, certains utilisent l’image de la ligne jaune au milieu de la route délimitant les voies de circulation. C’est un peu cette réalité que le premier ministre Kenney a dû affronter pendant la crise sanitaire avec une partie de son caucus.

D’un côté, on l’a accusé d’être intervenu plus souvent que nécessaire en imposant trop de restrictions ; de l’autre, on a jugé qu’il n’en avait pas assez fait et qu’il avait sonné la fin du déconfinement trop tôt. « [You’re] damned if you do and damned if you don’t », veut l’expression anglaise. Cette phrase a dû trotter dans la tête de M. Kenney durant de long mois. Quoi qu’il ait fait, il s’est toujours trouvé quelqu’un pour lui dire qu’il avait tort.

Le changement de direction à la tête de l’Alberta aura un impact sur le Québec. Jason Kenney aura été le plus francophile des premiers ministres que l’Alberta ait jamais eus, avec une vraie sensibilité pour le Québec. Sa première visite en qualité de premier ministre de l’Alberta avait été dans la Belle Province.

Avec son départ, François Legault perd un allié au Conseil de la fédération dans son bras de fer pour faire augmenter la part de financement du fédéral dans les soins de santé. La réalité du fédéralisme canadien veut que, lorsque l’Alberta et le Québec sont alignés, il est très difficile pour Ottawa d’ignorer les demandes des provinces. C’est une alliance essentielle dans la dynamique des rapports fédéral-provincial.

Un politicien habile et infatigable

 

J’ai commencé mon militantisme au Parti conservateur du Canada (PCC) aux côtés de Jason Kenney, en tant qu’accompagnateur pendant ses visites au Québec, de 2009 à 2011. Ce n’était pas de tout repos.

Nommé ministre de l’Immigration et du Multiculturalisme en octobre 2008, il enchaînait les rencontres à un rythme effréné. Il pouvait participer à plus de 20 événements dans une même journée. Passer une fin de semaine avec le ministre Kenney me prenait des jours à m’en remettre. Et tandis que je reprenais mon souffle, lui continuait de se rendre aux quatre coins du pays sept jours sur sept. Certains lui avaient donné le surnom de « Curry in a hurry » pour illustrer le fait qu’il était partout, mais ne prenait qu’une bouchée à la fois, sans jamais s’attabler, car la liste des endroits qu’il voulait couvrir était très longue, interminable même.

Il faut lui reconnaître un rôle important dans la victoire du gouvernement conservateur majoritaire en 2011. C’est en effet grâce à son travail acharné que le PCC a réussi à rebâtir des liens avec les communautés culturelles que les libéraux tenaient pour acquises depuis trop longtemps au pays.

Très habile, Jason Kenney peut s’adresser à des représentants de toutes les origines avec une connaissance précise de leurs sensibilités spécifiques et des enjeux qui touchent leurs communautés. Son érudition des religions est légendaire et il peut converser avec n’importe quel chef religieux avec la même aisance.

Jason Kenney sait par ailleurs critiquer le régime communiste de Beijing sans pour autant se faire taxer d’être anti-chinois, ce que le PCC n’a pas réussi à faire en 2019 et en 2021, avec pour résultat la perte de sièges dans les régions de Vancouver et de Toronto. Il y a eu une influence du régime communiste chinois lors des dernières élections, mais le PCC n’avait pas de Jason Kenney pour essayer de faire contrepoids. M. Kenney était absent des tranchées, et le parti a dû se passer des liens personnels qu’il avait cultivés à travers le pays, avec le résultat qu’on connaît.

Lors de la chute du gouvernement conservateur en 2015, Jason Kenney n’est pas resté sur les bancs d’opposition les bras croisés bien longtemps. Il aurait pu attendre le moment opportun, l’usure du pouvoir de Justin Trudeau, pour se présenter en successeur naturel de Stephen Harper. Mais ç’aurait été mal le connaître. Jason Kenney carbure au défi. Et il a dû relever tout un défi lorsqu’il a fait le saut en politique provinciale en Alberta en 2016.

Un bon conservateur

 

Il a réussi l’exploit de se faire élire député au provincial et de gagner la direction du Parti progressiste-conservateur (PPC) de l’Alberta avec plus de 75 % des voix. Il a fusionné le PPC avec le parti de droite Wildrose et a gagné la chefferie du nouveau PCU, qu’il venait juste de créer, avec 61 % des voix. Il a remporté l’élection générale et est devenu premier ministre de l’Alberta, avec un gouvernement majoritaire, le 16 avril 2019. Tout cela dans un temps record de moins de trois ans. On l’avait alors comparé à Ralph Klein, qui a dirigé l’Alberta pendant 14 ans. Selon tous les analystes, le destin de Jason Kenney et celui de l’Alberta étaient liés pour une bonne décennie.

M. Kenney a bien servi le Canada. Il a fait des erreurs, comme tout premier ministre, mais il est reconnu pour sa loyauté, et personne ne peut douter de son dévouement au service public. Il en a donné la preuve durant 19 ans comme député fédéral, dont sept comme ministre et trois et demi comme premier ministre de l’Alberta. À 54 ans à peine, il est l’un des politiciens les plus talentueux de sa génération.

Certains ont accusé Jason Kenney de ne pas être assez conservateur. Au mois d’avril dernier, lors d’une assemblée virtuelle sur Facebook, un participant l’avait questionné sur des théories du complot liées à la firme Deloitte. M. Kenney lui avait conseillé « de privilégier le café décaféiné, de passer moins de temps sur Internet et d’aller prendre l’air ». Il avait conclu l’échange en disant qu’il n’y avait pas d’hélicoptère noir en chemin, en référence à des théories conspiratrices anticipant une prise de contrôle militaire. Jason Kenney a le sens de la repartie.

Jason Kenney a formé une génération de politiciens et de conseillers politiques. Il a été un mentor pour beaucoup. On ignore ce que l’avenir lui réservera. La politique est ingrate. On dit souvent qu’il faut attendre notre départ, volontaire ou non, pour qu’on dise du bien de nous et qu’on reconnaisse notre contribution. Aujourd’hui, le jeune militant que j’étais, qui a débuté en politique à 26 ans et appris les rouages à vos côtés, vous remercie du fond du coeur, monsieur le premier ministre.

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