« Au Québec, c’est comme ça qu’on vit »

Une marée qui fait monter tous les bateaux. Voilà ma vision du «nous» québécois, résume l’auteur.
Photo: Graham Hughes The Canadian Press Une marée qui fait monter tous les bateaux. Voilà ma vision du «nous» québécois, résume l’auteur.

L’auteur est historien, sociologue, écrivain, enseignant à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

On aura reconnu l’argument à l’aide duquel François Legault justifie la loi 21 sur les signes religieux. Qu’on appuie ou non la Loi sur la laïcité de l’État, il est difficile d’ignorer le double glissement qu’effectue ce propos.

Coutume et droit

 

Il peut référer d’abord aux traditions et coutumes issues du passé. Ici, le problème, c’est d’élever des usages particuliers au rang du droit. Dans certains cas, une tradition peut avoir préséance sur un droit, mais il faut une circonstance exceptionnelle. Ce fut le cas avec la loi 101 (la survie de la nation), mais il me semble abusif d’en voir un équivalent dans l’interdiction des signes religieux.

Majorité et citoyenneté

 

L’autre façon d’interpréter le propos de M. Legault, c’est de comprendre que, du moment qu’une politique recueille l’assentiment de la majorité, elle devient légitime. C’est faire bon marché du principe fondamental de l’égalité des droits pour l’ensemble des citoyens d’où découle un devoir de protection des minorités.

Dans le cas de la loi 21, la majorité croit détenir un privilège qui lui accorde une préséance formelle. On est ici en pleine infraction avec l’esprit de la démocratie et on comprend pourquoi les tribunaux, appuyés sur les chartes, peuvent restreindre ou même annuler parfois des dispositions parlementaires. La majorité — en l’occurrence, la majorité culturelle — a des droits, mais ils doivent être accordés avec ceux des autres citoyens.

M. Legault a ficelé son argumentation en l’arrimant aux intérêts supérieurs du Québec et aux valeurs qui sont au fondement de la nation et de son identité. Le combat de la laïcité (version CAQ) s’insère ainsi dans la longue histoire de nos luttes nationales. En conséquence, plaider pour la protection des minorités (ou s’opposer à la loi 21) devient une sorte de trahison. Ce serait bafouer les intérêts supérieurs des Québécois et prendre parti pour l’adversaire anglophone avec tout son appareil répressif : le gouvernement fédéral, la Cour suprême, « la charte à Trudeau » et le multiculturalisme. Pourtant, le respect des droits des minorités fait partie de notre propre charte. Il est aussi au coeur des droits promus par l’ONU.

À court terme, cette rhétorique peut servir des intérêts circonstanciels. Mais elle va à l’encontre d’un grand mouvement de diversification en train de transformer toutes les sociétés, dont la nôtre. M. Legault raisonne encore comme à l’époque où le Québec était tenu pour homogène.

Identité et nationalisme

 

C’est la même philosophie qui inspire le nationalisme identitaire. Pour moi, le nationalisme représente l’attachement, l’amitié profonde que l’on éprouve pour la nation à laquelle on appartient. C’est aussi l’engagement à la faire progresser dans le sens des valeurs communes les plus généreuses. C’est enfin le sens d’un héritage à prolonger et la volonté d’oeuvrer collectivement à la poursuite des rêves des ancêtres.

Quant à l’identité, je la vois nourrie de la mémoire de ce que nous avons bien fait ensemble et le sentiment de fierté qui en résulte. C’est aussi l’appartenance commune, l’union et la solidarité qu’elle institue. Enfin, l’identité québécoise, c’est celle qui s’articule à la fois à la majorité et aux minorités. L’idée de se poser comme distinct culturellement me paraît secondaire. Ce qui importe, c’est de l’être vraiment au gré de choix collectifs courageux et de réalisations originales, conformes à nos rêves.

Pour un nationalisme solidaire

 

Je suis donc peu séduit par le nationalisme identitaire. C’est un nationalisme conservateur qui tend à refermer, alors que le monde dans lequel nous vivons plaide pour l’ouverture. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : je dis ouverture non pas au prix d’un renoncement à soi, mais au sens d’un enrichissement de ce que nous sommes. C’est bien à cela que nous invitent les transformations de notre société, pourvu que nous sachions nous y prendre.

Rien ne nous condamne à sacrifier nos valeurs, nos rêves collectifs. Il nous faut seulement les formuler pour les rendre plus accessibles, plus attrayants pour les nouveaux venus. C’est ce que j’appelle un nationalisme de solidarité, conforme à l’interculturalisme.

C’est une formule axée sur l’intégration qui favorise les rapprochements, les échanges, l’action dans le respect mutuel, sous la bannière de valeurs et de projets communs, dans l’esprit de la démocratie. C’est aussi un nationalisme qui accorde à la majorité et aux minorités toute l’attention dont elles ont besoin. En somme : une marée qui fait monter tous les bateaux. Voilà ma vision du « nous » québécois.

À entendre les propos récents de M. Legault et de M. Boulet sur les immigrants, j’ai le sentiment que nous en sommes malheureusement très loin.

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