Trois devoirs de patrimoine pour le prochain gouvernement

«Le Québec a besoin d’un cadre digne du XXIe siècle pour bien traiter son territoire, tant dans ses composantes bâties que dans ses composantes paysagères, urbaines, rurales, autochtones ou naturelles», écrivent les auteurs.
Photo: Michaël Monnier Archives Le Devoir «Le Québec a besoin d’un cadre digne du XXIe siècle pour bien traiter son territoire, tant dans ses composantes bâties que dans ses composantes paysagères, urbaines, rurales, autochtones ou naturelles», écrivent les auteurs.

Une élection générale est l’occasion d’un bilan et, surtout, de regarder les obligations des futurs élus au-delà des programmes et des promesses partisanes, notamment en matière de patrimoine et d’aménagement. D’autant plus que cette année électorale coïncide avec le centenaire de la première loi québécoise sur le patrimoine.

Comme le rappelait Jean-François Nadeau dans Le Devoir du 10 septembre, l’actuelle législature a connu son lot de pertes, certaines regrettables, beaucoup inacceptables, toutes irréparables. Outre les démolitions de bâtiments patrimoniaux municipaux, voire de bâtiments protégés, comme le Domaine-de-l’Estérel, on rappellera des situations tout aussi préoccupantes, comme la chapelle du Gesù à Montréal, un bien classé, au remarquable décor intérieur peint, dont l’intégrité physique a été affectée par un chantier immobilier sur le terrain voisin. Cependant, au-delà des dégâts et des bons coups, comme les classements de Maisonneuve ou du Quartier chinois de Montréal, deux grands événements ont marqué ce mandat 2018-2022.

Le premier est la publication en juin 2020 d’un audit sur l’état de sauvegarde et de valorisation du patrimoine immobilier par la vérificatrice générale du Québec, le premier de l’histoire de cet organisme indépendant. À la suite de cela, la ministre a publié un plan d’action, a déposé des modifications à la Loi sur le patrimoine culturel pour inclure des mesures de transparence, des critères d’autorisation des travaux et de nouvelles obligations de contrôle des démolitions, et a accentué le soutien aux municipalités pour rehausser leurs capacités.

L’autre événement marquant fut la publication en juin 2022 d’une première politique nationale d’architecture et d’aménagement du territoire (PNAAT), pilotée par les ministres des Affaires municipales et de la Culture, dont le plan d’action est promis pour l’hiver 2023. Dans l’attente d’une politique du patrimoine promise depuis 35 ans, la PNAAT constitue une avancée nécessaire pour donner au patrimoine la considération qui lui revient dans notre développement économique, culturel et environnemental. Il faut arrêter l’incurie et le gaspillage qui appauvrissent et dénaturent notre territoire, ce patrimoine collectif, régional et local dont l’aménagement et le cadre bâti contribuent à son identité.

Par ailleurs, malgré ces grandes avancées, l’avenir de beaucoup de nos édifices patrimoniaux de propriété publique, notamment gouvernementale, reste incertain. Si les projets de requalification à vocation publique pour l’ancien hôpital Royal Victoria et la bibliothèque Saint-Sulpice permettent d’espérer une amélioration des pratiques, qu’en est-il des magnifiques édifices de l’Hôtel-Dieu, de l’hôpital de la Miséricorde, de l’Institution des sourds-muets ou de certains pavillons du collège John Abbott ? Parmi leurs nombreuses recommandations au gouvernement en 2016, Michelle Courchesne et Claude Corbo proposaient pourtant la création d’un poste de commissaire au patrimoine, qui aurait pu agir pour sortir ces bâtiments patrimoniaux des limbes administratives dans lesquelles ils croupissent.

Au-delà de l’élection du 3 octobre, nous rappelons donc aux futurs élus et au prochain gouvernement les incontournables suivants en matière de patrimoine et d’aménagement.

1. Mettre en oeuvre la PNAAT. Le Québec a besoin d’un cadre digne du XXIe siècle pour bien traiter son territoire, tant dans ses composantes bâties que dans ses composantes paysagères, urbaines, rurales, autochtones ou naturelles. Et il a besoin d’un plan de mise en oeuvre qui soit à la hauteur, notamment en matière de patrimoine et de paysage, avec un mécanisme de suivi et d’accompagnement crédible qui engage non seulement les élus et leurs administrations, mais la société tout entière.

2. Revitaliser les bâtiments patrimoniaux publics désaffectés. La création d’une direction spéciale pour la requalification de l’ancien hôpital Royal Victoria par la Société québécoise des infrastructures a porté ses fruits et aidé au maintien de l’intégrité publique du site. Peut-on porter une même attention aux autres bâtiments patrimoniaux gouvernementaux, voire aux nombreuses églises en attente ? En attendant des solutions pérennes, il faut aussi des stratégies d’occupation transitoire pour prévenir les pertes.

3. Se donner les moyens d’améliorer l’état du patrimoine. Il est grand temps de rattraper nos retards et d’exploiter des outils comme les fiducies foncières, les servitudes et, surtout, les mesures fiscales (abattement de taxes foncières, crédits d’impôt, etc.), qui doivent être un chantier prioritaire du gouvernement. Enfin, si les municipalités, les MRC et la Communauté métropolitaine de Montréal sont de plus en plus actives en ce qui concerne le patrimoine et se dotent d’outils et d’équipes qualifiées, le Québec a des responsabilités et doit maintenir sa compétence, notamment par une équipe professionnelle au ministère de la Culture.

Le patrimoine bâti et, plus globalement, le cadre bâti existant constituent un des grands actifs du Québec et de ses régions. Il est grand temps de le reconnaître dans la structure et dans les décisions gouvernementales. La mise en place d’une table des partenaires et d’une table interministérielle à la suite de l’audit de la vérificatrice générale sont des pas importants, mais il faudra plus pour assurer la cohérence des actions du gouvernement, cet écosystème de ministères et d’organismes, pour protéger, valoriser et enrichir notre patrimoine bâti, urbain ou paysager. On ne peut attendre le prochain audit. Il faut un régime fiable digne de notre temps.

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