Le français à la croisée des chemins

«Toutes choses cessantes, il faut mettre fin à l’anglicisation des Québécois francophones eux-mêmes», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «Toutes choses cessantes, il faut mettre fin à l’anglicisation des Québécois francophones eux-mêmes», écrit l'auteur.

La dynamique décrite dans mon livre Le français en chute libre. La nouvelle dynamique des langues (Mouvement Québec français, 2020) s’est installée au Québec à demeure. Le poids de la minorité de langue d’usage anglaise continue d’augmenter, alors que celui de la majorité recule. Désormais lourde, cette tendance se nourrit, entre autres, d’une consolidation remarquable de la position de l’anglais comme langue d’assimilation. L’anglicisation des francophones eux-mêmes vient de dépasser en importance le progrès du français dans l’assimilation des allophones.

Fini, donc, le rattrapage du français sur l’anglais en matière d’assimilation. Sur ce plan, l’anglais creuse maintenant son avantage.

Notre tableau indique que le nombre net d’allophones anglicisés est passé de 186 800 en 2016 à 212 400 en 2021, pour une hausse de 25 600. Le nombre correspondant d’allophones francisés est passé de 230 400 à 278 700, pour une hausse de 48 300. La part du français dans l’assimilation nette des allophones a progressé en conséquence, passant de 55,2 % à 56,7 %.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’aut’journal, septembre 2022, no 409.

Cependant, notre tableau révèle aussi que le nombre net de francophones anglicisés a bondi de 23 000 à 37 000, pour une hausse de 14 000. Cette hausse, réalisée pour l’essentiel en milieu de vie québécois, a plus qu’annulé le progrès de la part du français dans l’assimilation des allophones, tributaire avant tout de francotropes francisés à l’étranger avant d’immigrer au Québec.

Cela ressort du bilan global des gains réalisés par voie d’assimilation. Les gains globaux de l’anglais sont passés de 209 800 à 249 400, grâce à l’apport de 25 600 allophones anglicisés plus 14 000 francophones anglicisés, soit de 39 600 nouveaux locuteurs usuels de l’anglais. Les gains globaux du français sont passés de 207 400 à 241 700, en raison de 48 300 allophones francisés moins 14 000 francophones anglicisés, soit de seulement 34 300 nouveaux locuteurs usuels du français.

Ainsi, sur le plan global, la hausse de l’assimilation des francophones et des allophones à l’anglais a dépassé en importance celle de la part du français dans l’assimilation des allophones, et l’anglais a creusé de 5300 son avantage global sur le français en matière d’assimilation. En pourcentage, la part du français dans les gains globaux par voie d’assimilation est passée de 49,7 % à 49,2 %. Rappelons que l’équilibre linguistique exigerait que la part du français parmi ces gains soit de 90 %. Voici que plutôt d’avancer vers ce but, le Québec s’en éloigne.

Dans Le français en chute libre, j’avais souligné que, depuis le recensement de 2006, la progression de la part du français dans les gains globaux réalisés par voie d’assimilation avait commencé à stagner, notamment à cause d’une hausse sensible de l’anglicisation des francophones entre 2011 et 2016. Cette hausse s’est poursuivie tant et si bien que, maintenant, la part des gains globaux qui revient au français recule.

Le profil par groupes d’âge de l’assimilation des francophones à l’anglais, en 2016, m’avait conduit à prévoir aussi que « l’anglicisation des Québécois francophones poursuivra sa hausse, du moins dans un proche avenir ». Voilà qui est fait. Et tout indique que cette hausse se poursuivra, puisque le taux d’anglicisation des jeunes adultes de langue maternelle française demeure en 2021 nettement plus élevé que celui de leurs aînés.

Le ver est donc rendu plus loin dans la pomme que le gouvernement Legault ne le réalise. Toutes choses cessantes, il faut mettre fin à l’anglicisation des Québécois francophones eux-mêmes.

Le Québec ne manque pas de moyens pour agir en ce sens. Étendre la loi 101 au cégep et au baccalauréat, comme l’a proposé Guy Rocher. Redonner au Québec le paysage linguistique voulu par René Lévesque et qui a fait la fortune de la loi 101 jusqu’au milieu des années 1990, en rétablissant l’affichage en français seulement, comme M. Rocher l’a également proposé. Réformer l’enseignement de l’anglais, langue seconde, pour que les écoles françaises cessent de se transformer, au moyen de l’enseignement « intensif » de l’anglais à la fin du primaire, en foyers d’anglicisation.

Sans quoi la suite des choses est parfaitement claire. L’anglicisation du Québec se poursuivra.

« Continuons. » Vraiment ?

Legault, lord Durham, même combat ?

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