Un grand remplacement sur nos écrans et dans nos oreilles

«Alors qu’au Québec nos radios ont l’obligation légale de diffuser un minimum de 55% de musique francophone aux heures de grande écoute, les oeuvres québécoises francophones ne représentent que 6% des écoutes sur les plateformes les plus populaires», écrit l’auteur.
Photo: iStock «Alors qu’au Québec nos radios ont l’obligation légale de diffuser un minimum de 55% de musique francophone aux heures de grande écoute, les oeuvres québécoises francophones ne représentent que 6% des écoutes sur les plateformes les plus populaires», écrit l’auteur.

Ils traversent chaque année les frontières du Québec par milliers. Ils menacent la langue et la culture québécoises. C’est un grand remplacement qui s’opère sur nos écrans et dans les airs de musique que l’on écoute. Oui, vous l’aurez compris, je parle des contenus culturels américains et étrangers qui occupent un espace grandissant dans notre consommation culturelle !

L’immigrant aura été l’ennemi utile de l’identité québécoise au cours de l’élection. Il est toujours plus facile de s’attaquer à plus petit que soi. Il aurait cependant été plus judicieux de s’attaquer à plus grand que soi. De s’attaquer aux plateformes et algorithmes des géants du Web, qui menacent concrètement notre aptitude à partager une identité commune. Les plus puissants leviers d’action pour nous voir et nous nommer collectivement, et dans toute notre diversité, sont entre les mains des GAFAM et non des immigrants.

Alors qu’au Québec, nos radios ont l’obligation légale de diffuser un minimum de 55 % de musique francophone aux heures de grande écoute, les oeuvres québécoises francophones ne représentent que 6 % des écoutes sur les plateformes les plus populaires. Une culture qui n’est pas consommée est une culture qui se meurt. Nos artistes, qui peinent à joindre les deux bouts, gagneraient à militer pour une réappropriation de notre aptitude à nous nommer collectivement par l’amélioration de l’accessibilité et de la découvrabilité de leurs oeuvres sur toutes les plateformes en ligne.

Les politiciens québécois ont pourtant une longue tradition de défense de la souveraineté culturelle du Québec lorsque de nouvelles technologies sont venues bousculer notre façon de consommer l’information. En 1929, le gouvernement libéral de Taschereau tenta d’encadrer la radiodiffusion. Dans les années 1970, Robert Bourassa tenta d’encadrer la câblodistribution. La Cour suprême trancha malheureusement, à chaque fois, que les télécommunications étaient de compétence fédérale.

Souveraineté culturelle

 

Robert Bourassa avait l’habitude de dire que le bon sens commande de ne pas confier à une majorité anglophone le soin d’assurer la sécurité culturelle d’une minorité francophone. C’est pourquoi il fit la promotion du principe de souveraineté culturelle voulant que l’État du Québec devrait aspirer à être le seul maître d’oeuvre des politiques culturelles sur son territoire.

Dans son « nouveau projet pour les nationalistes du Québec », la CAQ mentionne son désir de renforcer les pouvoirs du Québec en matière de culture. Elle a cependant échoué à défendre la souveraineté culturelle du Québec face aux géants du Web. Elle avait pourtant l’occasion de réclamer davantage de pouvoirs dans le cadre du projet de loi fédéral C-11 qui est actuellement devant le sénat et qui vise à mettre à jour la Loi sur la radiodiffusion pour mieux encadrer les géants du Web.

La Loi sur la radiodiffusion a un fonctionnement assez simple. Elle établit une Politique canadienne de radiodiffusion qui énonce en termes assez larges ce à quoi devrait aspirer l’écosystème canadien de radiodiffusion et délègue à un organisme administratif (le CRTC) de vastes pouvoirs réglementaires et décisionnels. Ce sont les décisions et les politiques du CRTC, comme la fixation des quotas, l’établissement de tarifs et l’émission des licences d’exploitation, qui forment la base du droit des communications au Canada.

Bien qu’il soit interdit au Parlement fédéral de déléguer purement et simplement ses pouvoirs en télécommunications à une province, le fédéralisme canadien permet de déléguer des pouvoirs réglementaires à un organisme administratif relevant d’un parlement provincial. C’est ce qu’on appelle la délégation oblique de compétence.

Manque d’ambition

Ainsi, pour faire avancer la vision québécoise de la souveraineté culturelle dans un esprit de fédéralisme coopératif, le gouvernement du Québec aurait pu simplement demander de reconnaître dans la Politique canadienne de radiodiffusion que l’existence de la nation québécoise appelle à une mise en oeuvre distincte des politiques culturelles sur son territoire en habilitant le gouvernement fédéral à déléguer ses pouvoirs à un organisme administratif provincial (une forme de CRTC Québec) qui exercera au Québec les pouvoirs d’encadrement de la radiodiffusion à la place du CRTC fédéral.

Avec cette approche, la CAQ aurait pu faire progresser le Québec sur la voie de la souveraineté culturelle dans le cadre fédéral pour améliorer son contrôle des plateformes Web au bénéfice de nos artistes. Nous n’aurions donc plus eu à nous inquiéter du bilinguisme du président du CRTC ou du maintien des quotas de musique francophone, puisque l’organisme chargé de faire les politiques serait davantage branché sur les besoins et la réalité de la scène culturelle québécoise. La principale menace à l’identité québécoise pour la CAQ est malheureusement l’immigration et non les géants du Web ou l’emprise du fédéral sur notre culture.

Le projet de loi C-11 améliorera probablement l’état de la situation. Il modifie notamment la Politique canadienne de radiodiffusion en reconnaissant que « les radiodiffusions de langues française et anglaise, malgré certains points communs, diffèrent quant à leurs conditions d’exploitation, en particulier le contexte minoritaire du français en Amérique du Nord ». Se contenter de tels progrès, c’est cependant se contenter, comme le craignait Robert Bourassa, de confier à une majorité anglophone le soin d’assurer la sécurité culturelle d’une minorité francophone. Ça manque cruellement d’ambition pour le Québec.

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