Et si on parlait un peu des universités?

«Il serait utile que les universités fassent l’objet de propositions claires et nettes de la part des partis, et d’un minimum de discussion dans les médias», écrit l'auteur.
Photo: Andrei Pungovschi Agence France-Presse «Il serait utile que les universités fassent l’objet de propositions claires et nettes de la part des partis, et d’un minimum de discussion dans les médias», écrit l'auteur.

On a bien peu parlé des universités, dans cette campagne électorale. Pourtant, dans les thèmes qui ont été à l’avant-plan des débats et des propositions des partis, on retrouve l’université. Quand ils nous parlent de la crise climatique, d’économie, de fiscalité, d’immigration, d’innovation, des modes de transport et d’occupation du territoire, de politiques énergétiques ou linguistiques, ces partis se réfèrent à des études, à des recherches menées par des universitaires. Mais quelle est leur vision de l’université comme institution publique, lieu de transmission des connaissances, de développement du savoir, comme employeur et foyer de vie urbaine ? Mystère…

À plusieurs égards, le développement des universités québécoises est une des plus spectaculaires réussites du Québec moderne. Jadis peu nombreuses, peu peuplées, peu appréciés et sous la mainmise du clergé catholique, nos universités sont désormais comparables à ce qui se fait de mieux ailleurs dans le monde, tout en étant plus égalitaires que la moyenne. Cependant, tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Les enquêtes sur la qualité de vie au travail et la santé psychologique, enquêtes réalisées juste avant la pandémie, montrent en effet que toutes les catégories impliquées dans la vie universitaire ont des taux inquiétants de détresse psychologique et d’épuisement professionnel : étudiants et professeurs, chargés de cours et employés de soutien, tous portent au quotidien le poids d’établissements mal financés, empêtrés par la bureaucratie de la « nouvelle gestion publique » et lancés dans une malsaine compétition.

Par ailleurs, des séries de décisions à courte vue ont accouché de décisions contradictoires accumulées : on a multiplié les campus régionaux (au point où toutes les universités québécoises ont des campus à Montréal) et dépensé des millions pour ces bâtiments, sans que le financement suive pour maintenir en bon état les pavillons existants. On a multiplié les programmes offerts sans augmenter de façon proportionnelle le nombre de cours susceptibles d’être donnés ni le nombre de professeurs.

On veut désormais se lancer dans l’extension indéfinie de la formation en ligne, quitte à créer encore plus d’isolement entre les étudiants, en plus de vider les campus qu’on est encore en train de bâtir et de délocaliser.

Bref : les universités paraissent florissantes, mais les universitaires sont mal en point, ce qui menace toutes les facettes des universités. Des professeurs surchargés et des chargés de cours précarisés ne sont pas à même de donner leur enseignement dans les meilleures conditions, quand bien même ils donneraient leur fameux 110 %. Des chercheurs devant multiplier les projets de recherche pour permettre aux étudiants de se consacrer à leurs maîtrises et doctorats et contraints d’écrire sans cesse plus d’articles par année pour obtenir ces subventions ne sont pas placés dans les meilleures conditions pour superviser ces étudiants, pour réfléchir sur le long terme et tenter de transmettre, hors de l’université, les résultats de leurs recherches.

Un bien commun

 

La société québécoise a besoin de tous les savoirs, y compris ceux dont on ne connaît pas encore l’existence. Dans certains secteurs, on ne jure que par l’intelligence artificielle, et on est prêt à y investir des sommes gigantesques, mais on oublie que les recherches sur l’intelligence artificielle ont été sous-financées pendant des décennies. On oublie de même que l’invention de notre monde numérique est née de recherches fondamentales croisant linguistique, mathématiques et philosophie.

De quelles recherches va-t-on se priver, en mettant tous nos oeufs dans quelques rares paniers ? Quels savoirs va-t-on empêcher de naître ou de se développer en voulant tirer de force sur quelques tiges choisies en fonction de contextes économiques, politiques ou sociaux du moment, lesquels sont par définition instables, imprévisibles ? Parier sur l’ensemble des savoirs, sur leur développement libre, serait nettement plus sage, l’histoire l’a maintes fois montré. Mais encore faut-il l’encourager, la financer, la lire, cette histoire…

Il y a de même une tendance dangereuse à réduire la recherche à l’innovation, et l’innovation à sa seule dimension économique. Certes, il y a de nombreux liens, souvent très forts, entre les recherches universitaires et les innovations économiques (Pasteur l’avait compris déjà, qui commercialisait la pasteurisation…). Et le monde du travail contemporain nécessite des formations de pointe que seules les universités peuvent donner.

Guy Breton prétendait jadis que les universités servaient à « fournir des cerveaux aux entreprises ». Peut-être est-ce aussi l’idée de certains candidats ou partis. Encore faudrait-il qu’on puisse en débattre. Ma conception est toute différente : le savoir est un bien commun, qu’on peut partager sans que sa valeur diminue, un bien commun qui donne une maîtrise plus grande sur le monde, qui donne accès à des continents de culture, de savoir-faire, de possibilités de compréhension, d’action, de création.

Cependant, bien des obstacles continuent de rendre son accès difficile (origines sociales, précarité économique, crise du logement), bien des contraintes entravent son plein et libre développement, dont au premier chef la logique de la marchandisation. Pour ces raisons et du fait de leur importance dans la culture, l’économie et la société contemporaine, il serait utile que les universités fassent l’objet de propositions claires et nettes de la part des partis, et d’un minimum de discussion dans les médias.

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