Faire partie de l’histoire

Les obsèques de la reine Élisabeth II, à l’instar de toutes les célébrations du même genre, ne participent pas de l’histoire, estime l’auteur.
Lee Smith Agence France-Presse Les obsèques de la reine Élisabeth II, à l’instar de toutes les célébrations du même genre, ne participent pas de l’histoire, estime l’auteur.

Patrick Moreau est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et La prose d’Alain Grandbois, ou lire et relire Les voyages de Marco Polo (Nota bene, 2019).

« Je veux faire partie de l’histoire », affirment bon nombre d’Anglais et d’étrangers qui se massent à Londres et acceptent de faire la queue pendant des heures, voire des jours, pour contempler pendant quelques secondes le cercueil royal. En consacrant beaucoup plus de temps d’antenne à cet événement qu’à la guerre en Ukraine ou à la crise inflationniste dans laquelle nous sommes présentement plongés, les médias du monde entier — ou presque — semblent d’ailleurs leur donner raison et les conforter dans ce sentiment qu’ils vivent un moment véritablement historique.

C’est pourtant une complète illusion.

Les obsèques de la reine Élisabeth II, à l’instar de toutes les célébrations du même genre (mariages princiers, jubilés, etc.), ne participent pas de l’histoire. Elles en constituent même l’exact contraire, l’envers parfait d’une histoire en train de se faire, puisqu’elles sont, par définition, prévisibles : le décès de la reine était aussi inéluctable que l’est le fait qu’il y ait, à chaque génération, des mariages dans la famille royale, et en ce sens ce sont des non-événements. Ces célébrations sont également plus ou moins répétitives : rien ne ressemble plus à un mariage princier qu’un autre mariage princier, les obsèques d’une reine à celles (futures) d’un roi, alors que l’histoire, elle, ne se répète jamais à l’identique.

Ces célébrations, enfin, sont tournées vers le passé plutôt que vers l’avenir. Le temps historique ne revient quant à lui jamais sur ses pas.

Comme tant d’autres cérémonies, et comme la monarchie britannique elle-même, ces obsèques royales, avec tout leur décorum suranné, consacrent en réalité un temps qui se veut en dehors du temps, autrement dit une dimension anhistorique, une sorte de présent éternel où tout se reproduirait plus ou moins de la même manière et dont la stabilité contrasterait justement avec l’imprévisibilité et le tragique de l’histoire. Du fait de son long règne, Élisabeth II symbolise à merveille cette illusion d’un monde immuable.

À travers sa disparition, ce n’est pas l’histoire que nous célébrons, mais au contraire la non-histoire, la conception d’un temps toujours plus ou moins identique à lui-même et sur le fond duquel nous coulerions une existence aussi prévisible et monotone que la relève de la garde qui a lieu tous les deux jours devant le palais de Buckingham.

Mais cette existence sans aléas, sans imprévus, sans remous, sans conflits, sans histoires serait aussi une vie inactive, une vie nue, qui sombrerait dans la passivité des rythmes biologiques et, au final, une vie qui ne serait pas tout à fait ou pas pleinement humaine, car, en plus d’être un animal social et politique, l’être humain est également un animal historique ; il n’a pas d’autre habitat naturel que l’histoire.

Si tous ces gens qui cheminent lentement dans Londres peuvent sincèrement croire participer à l’histoire en faisant la queue devant un cercueil, c’est-à-dire en jouant les badauds, peut-être même en inventant une nouvelle sorte de tourisme, le tourisme mortuaire, c’est là le signe qu’ils ne conçoivent plus désormais l’histoire que comme un décor devant lequel ils défilent avec d’autres, à la queue leu leu, en baguenaudant et sans rien faire de particulier.

C’est le signe aussi que nous vivons dorénavant l’histoire en spectateurs, par contumace, comme si celle-ci se déroulait en dehors de nous, sans nous. Comme si elle n’était plus qu’un paysage immobile devant lequel prendre un selfie. C’est peut-être ça, la fin de l’histoire que nous annonçait Francis Fukuyama il y a plus de trente ans ! Et ça ressemble à une abdication plutôt qu’à un triomphe…

Les reines, les princesses, les têtes couronnées, tout comme les stars du cinéma, du monde des affaires, du sport ou de la chanson, ont pour fonction principale de nous vendre l’illusion que nous vivons par procuration une histoire qui ne nous appartiendrait pas vraiment, qui ne serait pas le fruit collectif de nos actions. Cette histoire réduite aux funérailles, aux mariages et aux rencontres des « grands » de ce monde, ainsi qu’aux sorties des films du siècle ou de la décennie, aux concerts-événements ou encore aux compétitions sportives majeures et aux records qu’on ne manquera pas d’y établir, est une anti-histoire.

Ce n’est qu’une litanie de pseudo-événements aussi artificiels qu’insignifiants, le faux symbole d’un monde arrêté comme le seraient les aiguilles d’une montre ancienne que son propriétaire aurait depuis longtemps oublié de remonter. Malgré ces aiguilles qui font du surplace, les heures, elles, continuent de s’écouler.

Nous faisons tous partie de l’histoire. Reste à savoir comment nous voulons y participer.

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