Une «sacrifice» de mauvaise question de Pierre Bruneau

Dans le segment du premier débat des chefs de la campagne électorale consacré aux enjeux environnementaux, Pierre Bruneau a posé la question suivante aux différents partis présents: «Quels sacrifices allez-vous demander à la population?»
Photo: Martin Chevalier Archives La Presse canadienne Dans le segment du premier débat des chefs de la campagne électorale consacré aux enjeux environnementaux, Pierre Bruneau a posé la question suivante aux différents partis présents: «Quels sacrifices allez-vous demander à la population?»

Dans le segment du premier débat des chefs de la campagne électorale consacré aux enjeux environnementaux, jeudi soir dernier, Pierre Bruneau a posé la question suivante : « Quels sacrifices allez-vous demander à la population ? » Posée de cette façon, la question reflète une bien grande incompréhension des enjeux et des solutions aux crises climatiques et de biodiversité.

D’abord, en utilisant le mot « sacrifices », Pierre Bruneau suggère aux téléspectatrices et téléspectateurs que le fait de changer nos habitudes pour adopter un mode de vie plus sobre et plus responsable est quelque chose de douloureux et pénible. Gabriel Nadeau-Dubois a rectifié le tir, en précisant que les changements de mode de vie que nous devons opérer pour lutter contre les changements climatiques peuvent présenter des bénéfices. Par exemple, en investissant massivement dans les transports collectifs et actifs et en réduisant le nombre de voitures sur les routes, on améliore la qualité de l’air et on vit dans un environnement plus agréable.

Ajoutons que les changements structurants demandés aux gouvernements par les groupes environnementaux et les mouvements citoyens comme Mères au front visent justement à faciliter l’adoption de nouveaux comportements moins polluants et à enlever le poids de la transition des épaules des individus. En ce sens, si on souhaitait parler de sacrifices, la question aurait dû être posée ainsi : « Compte tenu de la gravité des crises climatiques et de biodiversité, quelles mesures comptez-vous mettre en place pour que les citoyennes et citoyens aient moins de sacrifices individuels à faire ? »

L’autre aspect pernicieux de la question, c’est qu’elle laisse sous-entendre qu’on a le choix de faire des sacrifices ou pas, et que le chef ou la cheffe qui sortira gagnant de la question est celui ou celle qui en demandera le moins.

Les scientifiques du monde entier nous répètent que notre mode de vie est insoutenable pour la planète et que nous devons réduire notre dépendance à la surconsommation et aux énergies fossiles. Ces changements sont inévitables si nous voulons fournir notre juste part d’efforts pour limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C et espérer laisser une planète viable à nos enfants.

On peut résumer les travaux des experts en présentant deux options : soit on commence le plus tôt possible, c’est-à-dire maintenant puisqu’on a 30 ans de retard, et on amorce une transition planifiée et intelligente, en faisant des choix de société réfléchis, notamment en distinguant ce qui est essentiel de ce qui l’est moins. Ça peut être un projet de société rassembleur et stimulant, mené par un ou une leader qui inspire.

L’autre option est la continuité, continuité de l’autruche, du pelletage par en avant, continuité du déni et de la croissance infinie sur une planète aux ressources limitées. Avec cette option, les changements à nos habitudes se produiront quand même, mais de façon brutale et forcée. Ils seront amenés par les pénuries, les pandémies, les pertes de récoltes, les sécheresses, les inondations et les canicules qui seront plus fréquentes et plus intenses, les conflits pour les ressources qui se raréfient, les réfugiés climatiques, les souffrances, les blessés et les morts. Près de la moitié de la population mondiale est vulnérable, et nos propres enfants n’y échapperont pas.

Puisque les experts nous disent qu’il est encore temps d’agir, que chaque fraction de degré évitée changera la donne, que chaque tonne de CO2 non émise compte, nous avons impérativement besoin d’un gouvernement courageux et ambitieux pour d’abord nous donner l’information juste et honnête, puis pour piloter cette transition nécessaire et responsable, et pour que les « sacrifices » demandés à la population soient moindres. Pour reprendre les paroles de la directrice des politiques nationales du Réseau action climat Canada, Caroline Brouillette, dans L’Actualité « Miner la crédibilité de mesures climatiques parce que la population ne serait “pas prête” à les adopter n’est rien d’autre qu’une excuse bien pratique pour masquer un échec total de leadership politique. »

Espérons qu’au débat de jeudi prochain, à Radio-Canada, une plus grande place sera réservée aux enjeux environnementaux, puisque la crise climatique est le plus grand défi que l’humanité ait jamais connu. Elle affecte notre santé mentale et physique, notre économie, notre agriculture, les travailleurs et travailleuses, le coût de la vie, nos infrastructures, l’industrie du tourisme, elle affecte notre présent et l’avenir de nos enfants.

Souhaitons également que les questions posées nous permettent de reconnaître le courage et le leadership politiques, pour faire un meilleur choix aux urnes le 3 octobre prochain.

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