«Big data», dis-moi qui je suis !

Dans l’univers numérique dans lequel nous sommes immergés, il faudra peut-être se résigner à accepter le fait que les géants du Web sont en meilleure posture pour déduire, d’une manière froide et objective, qui nous sommes vraiment, croit l'auteur.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Dans l’univers numérique dans lequel nous sommes immergés, il faudra peut-être se résigner à accepter le fait que les géants du Web sont en meilleure posture pour déduire, d’une manière froide et objective, qui nous sommes vraiment, croit l'auteur.

Plusieurs inscriptions étaient gravées sur les colonnes du temple de Delphes construit en l’honneur du dieu Apollon, nous dit la tradition. L’une d’elles était le fameux gnôthi seauton, le « connais-toi toi-même », maxime que le philosophe Socrate décida de faire sienne pour illustrer tout ce que l’être humain a à gagner dans sa quête de sagesse à bien circonscrire qui il est, à reconnaître ses limites et à ne pas prétendre posséder un savoir qu’il n’a pas ou qui est même inaccessible pour les pauvres éphémères que nous sommes.

Dans le contexte moderne, le « connais-toi toi-même » a rapidement été interprété sous un angle psychologique. Ainsi, il en revient à chaque individu de connaître ses qualités, ses défauts, ses intérêts, ses goûts, d’exploiter son potentiel et surtout d’être la source des valeurs et des principes à partir desquels il veut mener sa vie.

Toutefois, l’identité d’un individu, son moi ou sa personnalité n’est pas donnée une fois pour toutes. Toujours mouvante à la manière du fleuve héraclitéen, l’identité d’une personne représente une quête sans fin, une construction jamais achevée, une recherche de cohésion et d’ordre dans un monde qui semble tout mettre en oeuvre pour faire de nous des êtres dispersés.

Savoir qui nous sommes réellement représente donc une tâche titanesque, voire impossible, car à cette quête se mêle souvent la mauvaise foi, le déni, l’aveuglement volontaire, la prétention, l’émotion, la rationalisation : un gouffre s’immisce entre ce que l’on prétend être et ce que l’on est vraiment.

Dans l’univers numérique dans lequel nous sommes immergés, il faudra peut-être se résigner à accepter le fait que les géants du Web, grâce à la somme extraordinaire de données accumulées sur nous et au pouvoir de traitement des algorithmes, sont en meilleure posture pour déduire, d’une manière froide et objective, qui nous sommes vraiment.

Nourrir la bête

 

Car c’est maintenant connu et bien documenté : à partir des recherches que nous effectuons sur Internet, des sites consultés, des courriels envoyés, des photos, vidéos et publications partagées, des multiples applications utilisées, des likes que nous distribuons et de la panoplie d’objets connectés qui envahissent notre quotidien, les seigneurs du numérique parviennent à savoir où nous sommes, ce que l’on est en train de faire, à connaître nos intérêts, nos désirs, nos pensées, nos sentiments, nos intentions ; en somme, à cerner notre profil d’utilisateur, de consommateur et aussi de citoyen.

En croisant la somme faramineuse d’informations que nous leur fournissons, souvent sans notre consentement ou sans le savoir, ces grandes entreprises, à l’image de Google ou de Facebook, parviennent à faire le récit détaillé de chaque utilisateur, à savoir qui nous sommes vraiment.

On a tous déjà été la « victime » d’une publicité ciblée sur Internet à la suite de la consultation d’un site quelconque à l’aide d’un ordinateur ou d’un téléphone intelligent. Mais le profilage numérique ne connaît plus de frontière et se fait dorénavant à l’aide d’applications et d’objets qui peuvent sembler inoffensifs. La télévision intelligente du type Smart TV de Samsung, la montre Fitbit, le lit Sleep Number, l’assistant personnel Alexa, le thermostat Nest, les jouets connectés, à l’exemple de la Barbie de Mattel, et jusqu’au robot Roomba ou au jeu Pokémon Go, pour ne donner que quelques exemples, ne se contentent pas de faire discrètement ce pour quoi ils ont été conçus officiellement, mais drainent en plus vers leurs concepteurs, grâce à différents capteurs ou mécanismes de traçage, une panoplie de données souvent confidentielles sur leurs utilisateurs afin de nourrir la bête qui se donne comme projet ultime de numériser le monde dans sa totalité afin de mieux le contrôler.

D’ailleurs, les concepts de maisons ou de villes intelligentes participent à cette même logique de captation à grands coups de filets de nos données numériques.

La nouvelle pythie

 

De partout en Grèce on venait consulter la Pythie, cette prêtresse du dieu Apollon qui, bien installée sur son trépied au centre du temple de Delphes, répondait d’une manière obscure et confuse aux questions posées par les pèlerins à propos de ce que leur réservait l’avenir.

De nos jours, l’oracle de Delphes a été détrôné par les grandes entreprises du numérique qui, grâce aux données récoltées sur nous, parviennent à circonscrire notre profil d’utilisateur, mais surtout à prédire d’une manière « scientifique » ce que nous pensons, désirons et surtout ferons.

Comme l’explique Shoshana Zuboff dans son ouvrage magistral L’âge du capitalisme de surveillance, les seigneurs du numérique ne nous considèrent pas avant tout comme des clients, mais surtout comme de la matière première qui, une fois traduite en comportements observables et surtout prévisibles, peut aisément et d’une manière très lucrative être vendue à leurs vrais clients, soit tous ceux qui salivent à l’idée de pouvoir exploiter de telles informations sur notre personne : compagnies d’assurances, partis politiques, gouvernements ou différentes entreprises privées.

« Si la civilisation industrielle a prospéré aux dépens de la nature et menace à présent de nous coûter la Terre, une civilisation de l’information modelée par le capitalisme de surveillance prospérera aux dépens de la nature humaine et menacera de nous coûter notre humanité », nous prévient Shoshana Zuboff.

On le voit, si les grandes entreprises du numérique savent mieux que nous qui nous sommes, ce n’est pas dans le but de nous éclairer, mais plutôt de nous exploiter, car cette dépossession numérique de notre identité met en danger ce que l’être humain a de plus précieux : sa liberté, sa volonté et le pouvoir de choisir son avenir ; en plus, bien évidemment, de menacer les différentes démocraties dans le monde comme l’actualité nous le démontre depuis quelques années.

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