Je suis une femme et je suis autochtone

Tania Rock-Picard devant les chutes Kabir Kouba. Cet endroit est un lieu fort signifiant qui prouve que l’on peut aller au-delà de la promiscuité, écrit-elle.
Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Tania Rock-Picard devant les chutes Kabir Kouba. Cet endroit est un lieu fort signifiant qui prouve que l’on peut aller au-delà de la promiscuité, écrit-elle.

Chaque semaine de l’été, «Le Devoir» vous a entraîné sur les chemins de traverse de la vie universitaire. Une proposition à la fois savante et intime, à cueillir comme une carte postale pendant la belle saison. Pour ce dernier rendez-vous, Tania Rock-Picard, étudiante en droit à l’UQAM, nous parle des défis de la vie universitaire.

J’ai déménagé dans la grande métropole de Montréal pour étudier le droit à l’UQAM, qui m’a accueillie à bras ouverts. Je suis seulement rendue à mes deux premières sessions, et mon parcours universitaire a été loin d’être facile, parsemé d’obstacles, d’embûches, de défis et d’imprévus.

Loin de ma famille, de mes amies, de mes enfants, qui sont ma principale source de motivation, j’ai souvent pensé retourner à la maison et tout laisser tomber. J’ai trébuché plus d’une fois. Je me suis découragée. J’ai même remis en question mes décisions. J’avais fait tant de sacrifices pour être là où je suis. Avais-je fait les bons choix ? Étais-je au bon moment, au bon endroit ?

Je me suis posé tant de questions. J’ai eu à faire de nombreuses réflexions concernant ma situation, mes objectifs, mon avenir, l’avenir de mes enfants, ma nation, mais aussi celle des sept prochaines générations. La série « L’été, c’est fait pour penser » m’a permis de m’arrêter un instant, de penser durant ce bel été aussi odieux que merveilleux, aussi nostalgique que parfois douloureux…

Il n’y a pas si longtemps, je pratiquais le magnifique métier de journaliste. D’abord à la Société de communications atikamekw montagnais (SOCAM), ensuite à Radio-Canada. En tant que reporter, j’ai eu la chance de m’entretenir avec de nombreuses personnalités. Des gens pour moi aussi importants les uns que les autres. Des aînés qui partagent leur sagesse, des chefs qui défendent leurs convictions et des jeunes qui brillent par leurs rêves et leurs passions.

Couvrir des dossiers traitant des Autochtones, quand tu es toi-même membre des Premières Nations, comporte son lot d’antagonismes, avec tes valeurs, tes principes, tes objectifs, tes souhaits, tes idéologies et ta personnalité. Il y a une dualité entre la volonté de faire comprendre par des faits et des exemples et le désir de partager aussi des idées et un profond souhait de participer au vivre-ensemble pour qu’enfin on puisse reconnaître les droits et libertés bafoués des Autochtones après tant d’années.

On ne peut plus le cacher, cela saute aux yeux. Les derniers siècles ont été dévastateurs pour les Premières Nations avec l’arrivée des Européens. La colonisation, l’évangélisation, les maladies, les lois, les pensionnats et les impacts psychosociaux qu’a provoqués le déracinement des langues et des cultures perdurent de génération en génération. Les dernières années ont été encore plus éprouvantes pour les Premières Nations avec la mort de Joyce Echaquan en direct sur les réseaux sociaux, suivie de celle de Napa André, retrouvé gelé dans des toilettes chimiques. Sans parler de la découverte de milliers de sépultures présumées près des pensionnats autochtones, à travers le Canada.

Ces macabres découvertes ont déclenché une onde de choc planétaire sous les projecteurs des médiasnationaux. Cela a été extrêmement difficile, pénible pour chacun de nous qui sommes des êtres humains. Une mère, un père, un grand-parent, un membre de ta famille qui imagine la peur d’être tué à cause de sa couleur de peau. D’avoir peur pour la sécurité de ses enfants. Peur qu’ils ne soient pas bien traités ou encore d’imaginer une fille ou un garçon que vous connaissez, que vous chérissez, arrachés de force de vos bras.

Imaginez que ces mêmes enfants ne soient jamais revenus à la maison et aient vécu de nombreuses atrocités et que vous soyez complètement dévasté. Ça brise le coeur, ça remet vite en perspective l’histoire et la souffrance des Premières Nations, mais aussi leur admirable force et leur légendaire résilience.

La force et la résilience, c’est ce qui m’a poussée à m’inscrire en droit à l’UQAM afin de connaître les rouages du système de l’État, de démystifier les lois qui nous gouvernent, mais surtout celles qui nous contrôlent et nous enchaînent, nous, les Premières Nations. Apprendre — tout comme les Québécois ont pu et su défendre haut et fort leur Constitution, leur culture, leur langue, leurs traditions lors de l’invasion anglicane — pour faire jaillir la fierté et la sauvegarde de leur nation avec la codification du droit civil du Québec. Nous ne sommes pas si différents, nous avons les mêmes souhaits, les mêmes volontés de sauvegarder notre culture.

Nous pouvons, nous aussi, défendre l’héritage de nos ancêtres, raconter l’importance de notre histoire et revendiquer qui nous sommes, pour faire reconnaître d’où nous venons, d’où nous arrivons. Car oui, nous arrivons de très loin, bien que nous ayons toujours été d’ici. Nous allons à jamais rester ici, debout, résilients, solidaires et fiers de nos origines, de nos racines. Nous ne sommes pas des étrangers, même si, parfois, ça peut sembler le cas.

Il reste un long chemin à parcourir. Même après avoir douté de la possibilité de tourner la page, d’entamer un véritable pas vers la réconciliation à la suite des réactions multiples, divisées de la population. Malgré mes sentiments authentiques mais partagés lors de la visite médiatisée du pape François à Sainte-Anne-de-Beaupré, je suis convaincue que l’on peut entreprendre le chemin ensemble, Autochtones et allochtones pour travailler en concertation à la guérison des nations. Apprendre à se connaître, à se comprendre, à s’apprivoiser, pour mieux cohabiter.

Durant les vingt ans passés à Québec pour mes études collégiales et universitaires, j’ai su qu’il était possible de cohabiter. Les chutes Kabir Kouba sont pour moi un lieu fort signifiant qui prouve que l’on peut aller au-delà de la promiscuité. Point de rencontre entre la région des basses terres du Saint-Laurent (le parc) et celle du bouclier canadien, cet endroit est pour moi comme un lieu d’union entre deux peuples, deux nations, les Autochtones et les allochtones.

Ce même endroit m’a soulagée tant de fois lors de mes questionnements, de mes peines, de mes doutes. Il m’a aussi permis de me relever pour me mettre en bonne santé, de me faire vivre des réussites et me laisser rêver à de grands projets qui pourront aider mes semblables, comme celui de poursuivre mes études en droit afin qu’un jour je puisse conseiller et représenter les droits et intérêts des Premières Nations. Ces escaliers aux chutes Kabir Kouba, je les ai descendus et montés tant de fois.

C’est pourquoi, lors de mes moments de doute, je me souviendrai de la confiance qu’a démontrée l’UQAM envers mes capacités. Je me souviendrais de la fervente motivation qu’ont retenue les responsables de la bourse Albert-Leblanc lors de ma présentation, mais surtout je me remémorerai les épreuves que mon peuple a traversées pour y puiser la force et la résilience de continuer malgré les obstacles et les imprévus. Car oui, aujourd’hui, je sais que je suis au bon endroit, au bon moment et que j’ai fait les bons choix. Je sais que ce ne sera pas facile, mais que je sais aussi que je peux le faire puisque je suis forte et fière car… je suis une femme et je suis autochtone.

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