Loyaux pour combien de temps encore?

«Nous, Québécois, n’en sommes pas moins de loyaux, dociles et consentants sujets de Sa Majesté. Pour combien de temps encore?», écrit l’auteur.
Photo: Oli Scarff Agence France-Presse «Nous, Québécois, n’en sommes pas moins de loyaux, dociles et consentants sujets de Sa Majesté. Pour combien de temps encore?», écrit l’auteur.

L’auteur est historien, sociologue, écrivain, enseignant à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Comme de nombreux commentateurs l’ont signalé, on conviendra qu’Élisabeth II était une grande dame. On n’a pas exagéré ses qualités, non plus que les hommages qui lui ont été rendus, ainsi que sa réputation de distinction et de noblesse. Et pourtant.

Le New York Times, qui n’est pas exactement connu pour être un journal de gauche, rapportait le 12 septembre dernier sous la plume de Maya Jasanoff (historienne de Harvard) que, grâce à ses éminentes qualités, justement, la reine avait beaucoup contribué à jeter un voile sur le passé meurtrier du colonialisme britannique. Ce n’est pas ici la place pour entrer dans les détails (ils sont consignés dans de nombreux ouvrages), mais la Grande-Bretagne est probablement le pays qui, à l’échelle mondiale, fut le plus étroitement associé à la guerre, à l’esclavage, au racisme, à la torture et au pillage, tout en maintenant une image de distinction, de raffinement, de dignité, de supériorité intellectuelle et morale.

Encore aujourd’hui, en maints endroits de la planète, on peut observer son héritage de divisions et de conflits incessants dus en grande partie aux frontières imposées aux nouveaux États, des frontières apparemment arbitraires, mais en réalité soigneusement dessinées pour servir les intérêts de Londres. Toutefois, en poussant très loin l’art de la dissimulation et de la séduction, le pays a su préserver aux yeux de plusieurs son vernis d’honorabilité.

Je reviens brièvement sur la reine Élisabeth II pour rappeler tout de même que, sous son règne, la répression violente et la torture ont été pratiquées à grande échelle dans des pays engagés dans la lutte pour la décolonisation. Sur un autre plan, me trouvera-t-on mesquin de mentionner que, toujours selon le New York Times, la fortune personnelle de la reine s’élève à près de 1 milliard $US, celle du nouveau roi à 1,5 milliard et celle de la famille royale à 28 milliards, à quoi s’ajoute un substantiel fonds secret, tout cela non imposable alors que la pauvreté s’accroît à un rythme alarmant dans le pays ?

L’impressionnant étalage de pompes et de faste qui a accompagné les dix jours d’hommages à la reine ne relève de rien de moins que de la supercherie : des défilés grandioses, des visages graves, augustes, des costumes rutilants, des décors somptueux, des discours empreints de sobriété et de dignité. Avec malgré tout un oeil sur les affaires, d’où le long détour du cortège en Écosse, où on a poussé l’insolence jusqu’à envelopper le cercueil dans le drapeau national écossais.

Certes, ces démonstrations voulaient dissimuler un passé peu recommandable, mais elles voulaient aussi donner le change en détournant l’attention de l’état précaire d’un pays profondément déboussolé. L’arrêt forcé de la colonisation a entraîné de fortes vagues d’immigrants vers la métropole où, à la faveur d’un laxisme providentiel, ces derniers ont pu recréer en bonne partie leurs genres de vie au sein de communautés qui ont substantiellement changé le visage de cette société.

À cela s’est ajoutée la dévolution, qui a créé d’importantes fêlures dans l’architecture politique d’un royaume de plus en plus désuni. Enfin, humiliation suprême : l’intégration à l’Union européenne, qui signifiait le renoncement à la vieille insularité arrogante. Habitué de dominer le monde, le pays se trouvait désormais en souffrance, dans la position du quémandeur.

Voilà donc une nation fragmentée, affaiblie, qui ne sait plus ce qu’elle est et qui se cherche un avenir, ayant dû renoncer à ses principaux titres de noblesse : civilisation modèle, maîtresse du monde, issue d’une race supérieure. Elle conserve toutefois précieusement dans les greniers de ses châteaux les ornements de son passé, qu’elle dépoussière à l’occasion pour se rejouer le simulacre de sa grandeur.

Il reste que le titulaire de ce trône d’opéra est bel et bien le chef de l’État canadien et de ses armées, ce qui contraint les postulants à la citoyenneté canadienne à jurer allégeance au monarque, aux membres de sa famille et à leurs descendants. Férus de démocratie, de liberté et d’égalité, hostiles à tout ce qui humilie et assujettit, nous, Québécois, n’en sommes pas moins de loyaux, dociles et consentants sujets de Sa Majesté. Pour combien de temps encore ?

À voir en vidéo