CH et RBC, nos symboles pollués

«Le logo des Canadiens de Montréal et son chandail évoquent une dimension culturelle et politique dépassant largement le simple statut de symbole sportif», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «Le logo des Canadiens de Montréal et son chandail évoquent une dimension culturelle et politique dépassant largement le simple statut de symbole sportif», écrit l'auteur.

Rares sont les faux pas empruntés par la direction des Canadiens de Montréal depuis le grand ménage amorcé en janvier avec le départ de Marc Bergevin. Depuis, et avec raison, un vent d’espoir ravive la base partisane de l’équipe. On a l’impression que l’équipe va de l’avant, qu’elle se « modernise », sur la glace et hors glace.

Mais la lune de miel devait prendre fin un jour ou l’autre. Et étonnamment, ce n’est pas une série de défaites ou un échange douteux qui aura ramené les partisans sur terre. En acceptant d’afficher le logo de RBC sur les chandails des joueurs (et judicieusement au même moment où on annonce un nouveau capitaine), la direction des Canadiens a commis une gaffe, une grosse gaffe. Oui, les couleurs du logo s’agencent très mal aux couleurs du chandail (jaune et bleu sur du rouge, vraiment ?). Oui, le fait même d’avoir un logo sur le chandail soulève toute sorte de questions. Mais le problème est ailleurs.

Une équipe sportive comme celle des Canadiens n’opère pas dans un « monde sportif » isolé du monde réel, mais est profondément enracinée dans la société, en tant que symbole culturel et incarnation vivante de l’identité collective. Ce n’est pas pour rien que l’organisation est constamment ramenée à des débats sur le français. Le logo des Canadiens de Montréal et son chandail évoquent une dimension culturelle et politique dépassant largement le simple statut de symbole sportif. Autrement dit, le logo des Canadiens de Montréal est une extension des autres représentations visuelles de l’identité québécoise, et joue à ce titre une fonction sociale similaire au drapeau lui-même.

Reconnaître que le chandail du Canadien est « sacré », c’est beaucoup plus qu’adopter une perspective sur l’histoire du hockey, c’est surtout comprendre le rôle de tels symboles dans la consolidation de la conscience collective. Aimer le Canadien de Montréal, que ce soit pour des années, où l’instant d’une période en série, c’est consciemment ou non exprimer son désir d’appartenir à une collectivité. C’est-à-dire s’identifier à un ensemble de valeurs et d’idéaux partagés par une constellation d’individus.

Alors, où est le problème ? Il se trouve que RBC est sur le plan environnemental l’une des pires organisations que les Canadiens auraient pu trouver pour un partenariat. Surtout pour un partenariat aussi visible. En effet, RBC est de loin la pire banque au Canada en matière d’investissement dans les énergies fossiles, et même cinquième au monde à ce titre, juste derrière des géants tels que Bank of America et Wells Fargo.

Et ce n’est pas une tendance qui se renverse. Entre 2020 et 2021, la RBC a presque doublé ses investissements dans les énergies fossiles, qui sont passés de 19 à 39 milliards de dollars. Pourtant, probablement dans son souci de « modernisation », l’organisation des Canadiens prétend s’inscrire dans la volonté d’un virage « vert », en « [inscrivant] l’organisation parmi les chefs de file de l’industrie, sur la glace et dans la communauté, par l’entremise de programmes réduisant son empreinte écologique, en soutenant le virage écologique ». Mais en voyant le prestige et la valeur historique du chandail de la Sainte-Flanelle être ainsi instrumentalisés au profit d’une organisation aussi nuisible à la transition écologique, on ne peut s’empêcher d’y voir beaucoup d’hypocrisie.

Avec les chamboulements récents qui ont frappé le monde du hockey et l’organisation des Canadiens elle-même, la culture du hockey n’a-t-elle pas une dette sociétale suffisante, une certaine responsabilité à assumer ? Allons-nous vraiment dans la bonne direction si nous acceptons encore que nos symboles culturels les plus forts cohabitent avec les vecteurs financiers du réchauffement climatique ? Bien sûr, l’association Canadiens de Montréal–RBC peut sembler mineure dans l’ensemble des choses. Mais c’est une goutte qui fait déborder le vase de plusieurs, déjà trop plein d’hypocrisie et de greenwashing.

M. Molson, si vous voulez « moderniser » votre équipe, commencez donc par nettoyer votre chandail de ces couleurs abominables. Et non, je ne parle pas de jaune ni de bleu, mais bien des taches huileuses de l’argent noir du pétrole.

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