Confidences de stratèges pour un débat réussi

«Craint par les meneurs et attendu par ceux qui veulent renverser la vapeur ou relancer une campagne moribonde, le débat électoral nécessite beaucoup de préparation», écrit l'auteur.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne «Craint par les meneurs et attendu par ceux qui veulent renverser la vapeur ou relancer une campagne moribonde, le débat électoral nécessite beaucoup de préparation», écrit l'auteur.

L’auteur est un ancien stratège conservateur. Il a été conseiller politique dans le gouvernement Harper ainsi que dans l’opposition.

Craint par les meneurs et attendu par ceux qui veulent renverser la vapeur ou relancer une campagne moribonde, le débat électoral nécessite beaucoup de préparation. Réussir un débat requiert en effet d’exposer clairement sa vision pour l’avenir, d’expliquer son programme et de se démarquer de ses adversaires, tout en neutralisant leurs attaques pour ne pas en ressortir affaibli.

C’est ce qu’auront en tête tous les chefs jeudi soir, alors que se tiendra le premier débat de la campagne électorale québécoise à TVA. Il n’existe pas de manuel universel que l’on pourrait consulter pour s’y préparer. Reste que la joute oratoire est un art qui comporte tout de même une certaine méthodologie et des techniques à maîtriser. Saviez-vous que Gilles Duceppe a eu un clone au NPD ? Pendant 15 ans, Karl Bélanger, ancien conseiller politique d’Alexa McDonough, de Jack Layton et de Thomas Mulcair, a personnifié M. Duceppe dans la préparation des débats.

On trouve cette anecdote révélatrice dans Confidences politiques, un livre de Marc-André Leclerc publié récemment aux Éditions du Journal sur le rôle méconnu des conseillers politiques. M. Bélanger s’y qualifie lui-même comme la personne ayant le plus d’expérience pour jouer le rôle de Gilles Duceppe, après M. Duceppe, bien évidemment. La préparation des débats se fait plusieurs mois à l’avance.

Ce fut le cas pour Stephen Harper, comme le révèle dans ce livre l’ancien stratège conservateur Yan Plante, qui a supervisé la préparation de l’ancien premier ministre : « Pas nécessairement pour les simulations, mais pour la trame narrative de la campagne. Tu réfléchis aux acteurs, tu bâtis tes cahiers. » M. Plante y confie également que, pour les conseillers politiques, la formule en face à face de TVA présente d’importants défis. « Tu ne peux pas te limiter à préparer ton chef pour un extrait. Bien sûr, tu vas préparer quelques extraits, mais comme les échanges sont longs, ça va aller en profondeur rapidement. C’est plus difficile de ne pas répondre à une question précise. »

Toujours selon M. Plante, ce format comporte aussi plusieurs éléments techniques qui complexifient la tâche des chefs. « Prenons un exemple : contrairement à ce qu’on voit dans la plupart des autres débats, il n’y a pas de minuteur dans ce studio pour afficher le temps restant au segment en cours », précise-t-il au Devoir. « La difficulté pour les chefs, c’est qu’ils en viennent à perdre la notion du temps dans le feu de l’action. S’ils peinent à savoir où ils sont rendus, et donc à évaluer combien de temps il leur reste avant que Pierre Bruneau ne change le thème, ils peuvent échouer à faire passer leur message principal. » Pire, à force de débattre de sujets trop longtemps, ils risquent d’entendre la sonnerie annoncer la fin de leur temps, les privant ainsi d’avoir le dernier mot. En outre, ajoute M. Plante, « les caméras sont moins présentes dans le studio, ce qui incite les chefs à regarder leurs adversaires ».

On apprend également dans ce livre que Robert Bourassa ne croyait pas aux simulations de débat. John Parisella, chef de cabinet de l’ancien premier ministre libéral, raconte que, « le week-end avant le débat [contre Jacques Parizeau], on se rassemblait cinq ou six personnes dans son bureau et on répondait à différentes questions qu’il nous posait ».

Le « gros bons sens »

Dans mon rôle passé de conseiller politique, j’ai moi-même participé à la simulation de débats pour Andrew Scheer, en personnifiant Maxime Bernier. Si je devais reprendre du service, c’est sûrement le rôle d’Éric Duhaime qui me serait attribué, et cela se résumerait à la critique, avec des attaques que je qualifierais de « gros bons sens ». Je ferais la démonstration, chiffres à l’appui, que la situation est pire qu’avant, que rien ne change, en dénonçant l’immobilisme, l’inaction et l’absence de réformes en profondeur dans toutes les sphères qui touchent directement le quotidien des gens.

On peut s’attendre à une multitude d’attaques sur le bilan de M. Legault de la part de ses adversaires, qui martèleront que ses promesses n’ont pas été tenues. « Vous n’avez rien fait, rien n’a changé dans les hôpitaux ou les écoles, la situation est bien pire qu’avant ! » Le but est de placer M. Legault sur la défensive et de le forcer à se justifier sans arrêt.

À la faveur du débat de jeudi soir, M. Duhaime pourrait marquer des points. Plus que par les petits segments qui ont fait connaître ses positions dans les médias, le chef conservateur aura ici une occasion en or de se faire connaître des Québécois. Ou juger. Pour Dominique Anglade et Paul St-Pierre Plamondon, l’objectif sera le même : donner du souffle à leurs campagnes respectives, qui en manquent cruellement. Ils doivent réussir à arrêter l’hémorragie. Gabriel Nadeau-Dubois, lui, ne manquera pas l’occasion de souligner que trois des candidats sont millionnaires.

Bien sûr, parfois, ce ne sont pas les attaques des autres candidats qui mettent les chefs sur la défensive, mais les questions de l’animateur. On se rappellera à cet égard la première question de Pierre Bruneau à M. Scheer, en 2019, sur l’avortement, qui avait désarçonné ce dernier. D’ailleurs, ce ne sont pas uniquement les chefs qui sont personnifiés lors des simulations de débats, les animateurs le sont également. L’ancien conseiller politique Martin Bélanger connaît Pierre Bruneau presque autant qu’il se connaît lui-même.

Après chaque débat, les analystes mesurent la prestation des chefs selon la réception du grand public. Les conseillers politiques font de même en mettant l’accent sur leurs capacités à prévoir les questions et les angles d’attaque de leurs adversaires. Ils vont répéter tous les scénarios imaginables afin d’éviter des surprises qui pourraient déstabiliser leur chef.

On raconte qu’Eddie Goldenberg, conseiller politique de Jean Chrétien, regardait les débats sans le son. Il basait son jugement à propos des prestations des chefs sur leur gestuelle, car l’image est aussi importante que ce que l’on dit dans un débat. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le langage corporel des chefs est si soigneusement étudié lors des simulations. Je ne vous conseille toutefois pas cette méthode, car il est tout de même plus agréable « d’écouter » un débat, avec le son, pour en comprendre toutes les subtilités. Sur ce, bon débat !

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