La pauvreté vue à travers le prisme du populisme

La révision du filet social, particulièrement d’actualité avec l’inflation, ne fait pas partie des enjeux de la campagne actuelle, déplorent les auteurs.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne La révision du filet social, particulièrement d’actualité avec l’inflation, ne fait pas partie des enjeux de la campagne actuelle, déplorent les auteurs.

On a tendance à accorder le « droit moral » du recours à l’aide de l’État aux personnes considérées, dans l’imaginaire collectif, comme vulnérables. Les « bons pauvres » sont souvent perçus comme non responsables de leur situation et donc méritants d’une aide publique. D’autres personnes, notamment celles qui ne sont pas reconnues comme inaptes au travail, sont perçues comme les principales responsables de leur situation économique ; l’aide qui leur est accordée suscite parfois une colère à leur endroit, une méfiance quant à leur bonne volonté.

Pourtant, les chemins menant vers l’aide sociale sont pavés d’une multitude de situations qui ne peuvent se résumer au fait d’être oisif ou non. Comment expliquer une distinction aussi claire dans la représentation du mérite à recevoir l’aide publique ?

Déjà, à l’époque médiévale, apporter son aide aux pauvres était grandement encouragé par l’Église. La diminution des ressources disponibles additionnée de l’augmentation du nombre d’individus en situation de pauvreté, notamment en raison de l’acharnement de la peste, force une distinction morale entre les individus qui requièrent de l’aide.

Au XIXe siècle, cette distinction refait surface lors d’un exode des campagnes vers les villes en raison de l’industrialisation. On juge alors que certains paysans ayant passé leur vie à la campagne sont « inadaptés » puisqu’ils ne sont pas en mesure de s’acclimater autravail d’usine. Cette représentation est toujours présente aujourd’hui ; les systèmes d’aide sociale du Québec ainsi que dans plusieurs pays industrialisés en sont grandement teintés.

Qu’importe le jugement moral qu’on peut porter sur l’aide de dernier recours et ses bénéficiaires, il est d’intérêt de se demander à qui profitent ces représentations de la pauvreté largement partagées. Récemment, le Collectif pour un Québec sans pauvreté a déploré l’absence de solutions efficaces proposées par différents partis politiques. En effet, force est de constater que la révision du filet social, particulièrement d’actualité avec l’inflation, ne fait pas partie des enjeux de la campagne actuelle, bien que plusieurs acteurs du milieu sonnent l’alarme depuis un bon moment.

Porte tournante

 

Le système d’aide sociale du Québec a autrefois été instauré comme une aide publique de dernier recours, un moment de répit temporaire qu’accorde l’État qui permet de reprendre l’équilibre sur sa situation de vie. La perte d’un conjoint, une séparation, la menace d’un épuisement ou encore la nécessité de s’improviser proche aidant sont toutes des situations susceptibles de faire qu’une personne « tombe » sur l’aide de dernier recours.

Cependant, il s’apparente maintenant de plus en plus sérieusement à un accélérateur vers le cheap labor. Dès qu’on met le pied dans l’engrenage, on doit participer activement à une recherche d’emploi, quel qu’il soit, à moins d’avoir obtenu un billet médical prouvant sa difficulté. Encore faut-il avoir accès à un médecin de famille ou qu’un spécialiste soit disponible dans l’immédiat pour nous évaluer. L’État espère ainsi développer l’employabilité des bénéficiaires ; pour lui, il s’agit là du principal problème.

Cela dit, l’effet observé est plutôt celui d’une « porte tournante », un interminable aller-retour entre les emplois aux conditions peu enviables et les justifications au bureau de l’aide sociale. Plusieurs groupes d’experts se sont pourtant penchés sur la question et ont souvent souligné l’incapacité de l’État à fournir une solution viable aux individus qu’il considère comme des « cas particuliers », tels que ceux énumérés plus haut.

Ces représentations du « mérite » par rapport à l’aide publique encourageraient-elles le statu quo d’un État aux tendances populiste ? En conservant un système qui entretient d’une telle façon les individus dans la dépendance à l’État et, il faut le dire, dans une situation de pauvreté, les gouvernements qui se sont succédé évitent une réorganisation nécessitant des fonds publics importants de manière temporaire, tout en se privant d’individus aux compétences variées.

L’attention ainsi détournée vers les bénéficiaires, comme le jugement dont ils font l’objet, permet à l’État de conserver en place un système lourd et inefficace ayant des répercussions tant sur la santé que sur la disponibilité de la main-d’oeuvre. Ainsi, il creuse le fossé des inégalités, ne s’astreint pas à faire face aux critiques de l’électorat qui pleuvent lors des réformes et omet de s’attaquer à un problèmede société complexe dont il est en partie responsable. Au mieux, il crée des programmes qui tombent dans les limbes bureaucratiques dont même ses propres agents n’ont souvent pas conscience (voir à ce sujet l’article concernant le Supplément de prime au travail de Daigneault et Macé, 2020).

L’emploi à tout prix

En 2018, le Collectif pour un Québec sans pauvreté a demandé aux différentes organisations politiques de présenter leur plan d’action de lutte contre la pauvreté. Parmi les partis qui ont répondu à l’appel, la CAQ était la seule à affirmer concevoir l’aide de dernier recours comme un temps pour « entamer les démarches visant à intégrer le marché du travail ».

Véhiculer une telle conception du filet social démontre bien la façon dont le parti conçoit la pauvreté : une situation dont l’individu est lui-même responsable et dont la seule porte de sortie possible est l’emploi. À une époque où les ménages pauvres sont maintenant majoritairement formés de personnes qui travaillent, que doit-on penser d’un gouvernement qui a une telle représentation de la pauvreté ?

En 2023, le troisième Plan d’action gouvernemental en matière de lutte contre la pauvreté arrivera à échéance. Enjeu électorald’une grande importance à l’ère postpandémique dans une nation considérée comme « riche », la révision du filet social est l’affaire de tous et mérite d’être abordée plus en profondeur dans l’actuelle campagne.

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